Latifa avait tous les hommes de la médina à ses pieds, il y a dix ans. Tous voulaient l’épouser et surtout Youssef. J’étais la meilleure amie, la confidente de Latifa et je savais qu’elle avait un penchant pour le beau et fougueux Youssef. Il était différent des autres, il avait le regard noir et audacieux, un sourire entendu flottant perpétuellement sur ses lèvres et puis il avait l’aura du rebelle, c’était le garçon le plus effronté du quartier. Il répondait à ses aînés et il ne se cachait pas pour admirer Latifa quand elle passait.
Il n’y avait pas qu’à elle que Youssef faisait de l’effet. Elle était troublée, moi j’étais amoureuse. Elle hésitait, moi je me retenais de me jeter aux pieds de Youssef. Elle minaudait, moi je priais qu’il m’offre un regard ou même un coup d’œil, une fois, une seule fois.
Un soir, elle m’a demandé d’aller le trouver et de lui remettre un mot qu’elle venait d’écrire. Mon cœur a bondi à l’idée de le voir, de lui parler. Il allait me regarder, forcément. Il allait me sourire, peut-être. J’ai accepté et j’ai filé comme une flèche, la lettre serrée dans ma main. Quand je l’ai trouvé, j’ai dû surmonter mes tremblements et mon envie de m’enfuir et je lui ai timidement fait signe de s’approcher. Il m’a regardée un moment et puis il a obéi. Il m’a obéi ! A moi ! Je lui ai fait signe et voilà le fier Youssef qui arrivait en trottinant vers moi. Ma poitrine s’est dilatée de bonheur et je lui ai souri.
Ses premiers mots ont saccagé ma joie. « Tu es l’amie de Latifa, n’est-ce pas ? Tu viens de sa part, c’est ça ? »
Je n’ai pas pu me résoudre à accomplir ma mission. Je ne pouvais pas. J’ai menti. Je lui ai dit que Latifa hésitait entre un autre et lui, je lui ai dit qu’il faudrait qu’il en fasse plus pour qu’elle lui succombe, je lui ai décrit mon amie comme une petite dinde prétentieuse. Et ça a marché : Youssef a froncé les sourcils, a donné un coup de pied à un caillou dans la poussière et m’a dit de lui répondre qu’il s’était trompé et qu’elle n’était pas celle qu’il croyait. Il a ajouté qu’il n’était pas un clown et qu’il se sentait insulté.
J’ai répété ces mots à Latifa le soir même. Elle a pleuré, longtemps, trop longtemps pour quelqu’un qui prétendait hésiter. Moi je la consolais et je m’en fichais. Je ne voyais que la petite chance que j’avais. Peut-être pourrai-je avoir Youssef, peut-être un jour serait-il à moi. J’ai voulu alléger la peine de Latifa et j’ai dépeint Youssef comme un garçon désagréable qui n’en voulait qu’à son corps et à la fortune de son père. Je ne sais pas si ce sont mes mots qui l’ont décidée mais quelques semaines plus tard, Latifa épousait un émir lors de noces éblouissantes avant de s’envoler vers l’Arabie Saoudite.
Elle n’était plus là, j’avais le champ libre. J’ai mis beaucoup de temps, mais j’ai fini par avoir Youssef. Nous nous sommes mariés et installés dans cette maison offerte par son oncle. Et il a fini par m’aimer. J’ai passé presque dix ans dans ce cocon d’attention qu’il a tissé autour de moi, j’ai reçu ses cadeaux avec gratitude, je lui ai donné quatre beaux enfants et il a toujours veillé à ce que nous ne manquions de rien.
Ce soir, dans mon lit, je comprends enfin qu’il ne m’a pas tout donné. Je comprends enfin que je n’ai eu qu’une tendresse tiède, forgée par l’habitude et les jours qui passaient. Mon Dieu, j’ai cru être comblée, j’ai cru avoir Youssef, alors que je ne l’ai jamais eu.
Jamais.
Youssef a peut-être fini par m’aimer mais c’est d’elle qu’il est amoureux. Son cœur a toujours appartenu à Latifa, j’en suis sûre. Ce sont ses larmes et son silence qui me l’ont dit, ce soir. Il ne descend toujours pas du toit, il doit penser à elle, là-haut. A elle et à lui, maintenant qu’elle est libre… Pourquoi m’a-t-il demandé si elle était revenue ? Est-ce qu’il veut aller la rejoindre ? Est-ce qu’il va me quitter ?
Ca m’écrase le cœur, ça m’empêche de respirer, ça me fait trop mal de penser cela. Je me défends de ces certitudes assassines en pensant à la chaleur qu’il y a dans ses yeux quand il me voit, aux baisers dont il me couvre spontanément, aux sentiments qu’il y a forcément derrière tous ses cadeaux et surtout derrière le précieux sac qu’il m’a offert.
C’est un sac qui vient de Paris. Il l’a payé une fortune. Pour moi. Il l’a choisi tout seul. Pour moi. Il l’a acheté, avec les accessoires assortis, lors du seul voyage qu’il a fait en France, il y a deux ans. Pour moi. Ce sac, j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux. Il n’a rapporté que ça de son voyage. Rien pour sa mère, rien pour les enfants. Il n’a pensé qu’à moi quand il était là-bas, à Paris.
Je me lève pour aller chercher mon sac dans le coffre où il est soigneusement rangé, emballé dans du papier de soie. Sa couleur violette irisée, sa doublure à petites fleurs, le biais violet rosé qui s’enroule autour de ses poignées, ses trois petites trousses et son porte-monnaie vont m’apaiser. Oui, sa vue va éloigner mes démons, mes peurs et mes remords, c’est certain.
Je le sors. Et dans cette tragique clairvoyance qui m’accompagne en cette nuit si particulière, je remarque enfin que mon beau sac a l’exacte couleur des yeux de Latifa.
L’exacte couleur de ses yeux.
L’hiver dernier, j’ai totalement flashé sur un sac en cuir de chez QuelquePart (traduction littérale). Et j’ai acheté du skaï pour me faire un sac qui s’en inspirait. Ce n’est qu’en ce mois de Juin que j’ai réalisé ma version de ce sac selon un patron maison. Et ma foi, ce fut presque un régal à faire. Presque.
Matériaux utilisés:
skaï (Sacrés Coupons), coton à fleurs (Mondial Tissus), thermocollant moyennement épais (Tissus Reine) biais vieux rose (Toto), matos pour faire une anse réglable et attaches (Fil 2000)
Le tuto derrière tout ça:
Je n’ai utilisé de tuto que pour l’étui à cartes. je l’ai trouvé ici.
Changements de plan en cours de route:
j’ai abandonné une partie des surpiqûres que je voulais mettre dessus. Par ailleurs, je voulais thermocoller le skaï (il me semblait trop souple, je voulais qu’il se tienne) et finalement, j’ai thermocollé la doublure à la place.
Ce qui m’a franchement plu:
Tracer mon patron sur l’envers noir du skaï, couper le skaï (ça ne s’effiloche pas, c’est vraiment nickel), faire l’anse en flip flap sans stress et sans dégâts (j’explique plus bas).
Ce qui m’a franchement barbée:
Thermocoller le skaï. Pourtant, mon essai sur une chute fut anecdotique. Mais au moment de thermocoller mes pièces de skaï, ça a été l’enfer: le skaï semblait fondre (il était encore plus souple qu’au début et il plissait affreusement). Je pense que c’est une question de température du fer à repasser et de patience mais je n’aime pas repasser et j’ai facilement la flemme. J’ai donc bifurqué direct sur le plan B: thermocoller la doublure à la place.
Niveau horreur, le summum, c’était quand même la surpiqûre sur skaï. C’est là que j’ai pu mesurer à quel point je voulais le sac que j’avais imaginé. Je me suis vraiment accrochée. Parce que la Jane, qui ne mouftait pas tant qu’il s’agissait de piquer sur l’envers du skaï, a catégoriquement refusé de piquer sur l’endroit. Rien à faire, c’était niet, le skaï n’était pas entrainé et l’aiguille faisait du surplace au risque de le déchirer. J’ai donc rusé.
Ce qu’on peut retenir de tout ça:
Eh bien s’il te prend l’envie de coudre de jolies surpiqûres sur du skaï, ma grande, il faut que tu mettes du papier (de soie, à patron, sulfurisé, n’importe quoi de fin) entre l’endroit du skaï et le pied de la machine à coudre. Alors là, tu verras, ta machine glissera sur le skaï comme sur n’importe quel tissu. Et quand tu as fini, tu arraches le papier.
Alors évidemment, ce qu’il y a, c’est qu’une fois le papier scotché sur le skaï, tu ne vois plus ce que tu couds. Eh ouais, c’est chi… problématique, pour sûr.
Ce qui fait que tu dois soigner ton morceau de papier. C’est-à-dire que tu ne le déchires pas comme une sagouine pressée, quoi, tu coupes un morceau de largeur connue et constante. Et tu fais bien attention quand tu le colles sur ton skaï. Le mien est quadrillé, c’est plutôt pratique niveau repères mais c’est quand même très chi… long comme opération. Réfléchis bien à tes ambitions avant de te lancer, hein!
Si vraiment tu as TROP la flemme, tu peux tenter de mettre un bout de scotch sous la semelle de ton pied de biche. Mais je ne garantis pas, je n’ai essayé que deux secondes sur une chute.
La p’tite idée qui fait du bien:
Comment faire une anse hyper longue en cousant sur l’endroit du skaï? Facile Cécile!
-Tu scotches du papier de soie de la largeur et de la longueur de l’anse sur un large morceau de skaï plié en deux envers contre envers.
-Tu couds une ligne droite près de chaque bord du papier (en longueur) en prenant bien les deux épaisseurs de skaï.
-Puis tu coupes le skaï le long du papier que tu as collé.
-Tu enlèves le papier et hop! Tu l’as ton anse surpiquée. Top beautiful, isn’t it, my friend?
Tags: axes et soirs







12 juillet 2010 à 22 h 54 min
ça valait le coup d’attendre .. quelle belle histoire ….. quelle jolie chute!
Qd au sac … punaise! Tu fais des trucs, on ne s’y attend pas!
Bravo!!
12 juillet 2010 à 23 h 15 min
Merci Sirène!
13 juillet 2010 à 17 h 37 min
O_O Je n’ai que ça en stock désolée… Tu es tellement douée…
13 juillet 2010 à 18 h 10 min
nan mais tu veux dire que tu as fait le sac, le portefeuille o_o un sac qui ressemble à ce qu’on acheter en vrai en magasin o_o
je répète mais jpeux dire que ça : t’es douée Tatou !!!
13 juillet 2010 à 22 h 46 min
Merci Pimsy!
Miss_C, une fois que j’ai fait le sac, j’ai pensé que ce serait mieux si j’avais des accessoires assortis. Et je n’ai pas pu décoller cette idée de ma tête… Merci!
14 juillet 2010 à 15 h 21 min
La super classe ton sac et ses accessoires!!!
L’histoire, comme d’hab, je suis fan, et bien contente que tu sois revenue
14 juillet 2010 à 17 h 59 min
Merci red de rOuge! Ca me fait bien plaisir!
16 juillet 2010 à 20 h 06 min
Pour le sac, tu sais…. Mais je redis, il est top!
Pour l’histoire : elle est trop bien!!!! Merci pour ce plaisir de lecture.
Bises
17 juillet 2010 à 0 h 22 min
Merci à toi de ce joli cuicui enthousiaste Céline. D’ailleurs j’y pense: on se voit quand toutes les deux?
17 juillet 2010 à 7 h 50 min
Je ne peux que m’incliner!!! Après Wad et Siam, tu es MA maîtresse ès-couture…
Et ce petit récit : je kiffe!!!
Merci pour ces petits moments de plaisirs, on sent bcp de générosité dans tout ça. Tu es extra. Je t’adore.
Continue comme ça…et ne nous quiiiiiiite plus!
zouzounette
17 juillet 2010 à 9 h 41 min
Rhouuuu rhouuuu! Ca y est, je roucoule de joie à la lecture de ton commentaire. Pour la peine, je reste
et je continue.
17 juillet 2010 à 11 h 16 min
L’histoire est merveilleuse, le sac est merveilleux, ça faisait un bout de temps que j’étais pas passée par chez toi et c’est avec plaisir que j’ai dévoré les derniers posts ! Encore bravo =)
17 juillet 2010 à 11 h 58 min
Merci Marina!
17 juillet 2010 à 21 h 24 min
Wow! Magnifique. Déjà ton profil me motive à ne pas abandonner. (plusieurs essais en quelques années!) Merci!
19 juillet 2010 à 21 h 56 min
Merci Taz!
Oh oui, persévère, tu verras, ça vaut le coup.
26 juillet 2010 à 11 h 25 min
Je suis fan de tes histoires ! J’ai beaucoup aimé cette nouvelle et j’ai hâte de lire la suite de la nouvelle !!! Très joli sac by the way !
27 juillet 2010 à 8 h 47 min
Merci pour tout Diane!