Empoisonnement au doute

Tu vois coupine, en couture tout part du tissu. C’est le tissu qui stimule l’imaginaire, c’est lui qui donne l’élan et l’énergie de coudre. On est comme porté par lui. Le tissu, c’est la clef de voute de l’édifice couturesque, à mon avis. On flashe sur un coupon, on l’achète, on laisse son esprit entrer en ébullition, on cueille l’idée la plus enthousiasmante, on la concrétise dans son coupon chéri et puis, fièrement, on porte ou on offre son œuvre. Toutes ces étapes ne s’enchaînent pas forcément. Parfois il peut s’écouler un certain temps avant qu’on se décide pour une idée au détriment des autres, ou alors on n’a pas le cœur à couper son précieux tissu, ou encore on met du temps à coudre ce qu’on a décidé. Mais tu vois, quel que soit le temps que ça prend, c’est un cycle qui se déroule généralement dans une fluidité et une confiance d’une sérénité confondantes.

Sauf que. Et oui coupine, il y a les exceptions, les empoisonnantes exceptions.

Aujourd’hui, je ne vais en évoquer qu’une (gardons les autres pour une prochaine fois, d’accord ?). Aujourd’hui coupine, je vais te parler du cycle gangrené par le doute, vicié par les hésitations, pollué par l’inquiétude. Une vraie vérole, le doute en couture. Un poison même. Je peux t’en parler, j’ai eu la joie de faire sa connaissance, il y a peu.

A priori, le coupon était prometteur. Un jersey orange et vert, très bonne tenue, très pimpant, de bonne famille, un bon parti quoi. Quand je l’ai vu, j’ai eu ce mouvement instinctif familier, auquel je me fie d’habitude pour acheter du tissu. J’ai pensé que je pourrais en faire le haut d’une robe sarouel à la Parfum du Ciel (mon obsession de l’époque). Bref, je ne me suis posé aucune question, j’en ai pris direct trois mètres (et oui, l’enthousiasme de la débutante en couture qui n’a pas le compas dans l’œil et a peur de manquer…).

Ce coupon, que je trouve très beau, il m’a fallu un an avant d’en faire quelque chose. C’est allé de traviole pratiquement dès le départ et ma tension n’a fait qu’augmenter au cours des mois qui ont suivi son achat. Parce qu’à chaque fois que je passais mes tissus en revue et que je tombais sur ce coupon, et bien, tu me crois si tu veux mais il ne se passait rien. Nada, pas l’ombre d’une idée alléchante, le vide. Je n’étais pas habituée à ça moi, alors je forçais un peu mon imagination. Mais va savoir ce qu’il avait ce tissu, je ne trouvais que des idées tiédasses-bof qui, à peine formulées, ne m’emballaient plus. Elles vacillaient trop les pauvres, minées qu’elles étaient par le doute qui m’assaillait à chaque fois que je regardais ce jersey finalement hostile.

Faire une robe sarouel ? Ok mais pas en plein mois de Novembre, là, à réserver pour les beaux jours. Et le reste, j’en ferai quoi ? Un haut simple ? Un bas ? Hum… Trop flashouille pour un adulte. Un truc pour enfant alors ? Oui, pourquoi pas, mais quoi ? Heu… Un accessoire ? Ou encore une doublure ? Une doublure ??? En Jersey flash ? Ouuuuh, idée boiteuse là…

Au bout d’un an, enfin, une idée s’est accrochée tant bien que mal dans ma tête et a résisté à mes doutes. Une occasion s’est présentée et j’ai décidé de me lancer. Et c’est là, vraiment, que je me suis rendu compte qu’un tissu, ça peut ébranler profondément sa couturière. Parce que déjà j’étais dubitative à propos du modèle, j’ai hésité sur la taille à choisir et puis une fois décidée, je me suis demandé si je n’avais pas eu tort de prendre cette taille là au lieu de l’autre. Processus plus que laborieux. Chaque étape fut poussive à un point ! Et toujours, collés à mes baskets, un chapelet d’incertitudes et la sensation alarmante de faire une grosse bêtise. D’autant que c’était pour offrir. J’ai fini de coudre et je n’ai rien ressenti de particulier. Pas de fierté, pas de joie enfantine. Sérieusement, ce tissu c’est le coupon des non-idées et des non-émotions. J’étais contente d’avoir fini mais je n’arrivais toujours pas à décider si c’était réussi ou pas. J’ai cousu les boutons et, bon ok, j’ai trouvé le résultat pas trop mal. Mais je suis restée vraiment réservée. Mister Charming m’a dit qu’il aimait bien. Bon soit, c’est peut-être chouette, on verra ce qu’en dit la destinataire.

C’était terrible, c’était la première fois que ça m’arrivait de ne pas avoir d’opinion tranchée sur quelque chose que j’ai cousu. C’était comme si j’étais stylistiquement temporairement aveugle. Et je peux te dire, coupine, que ça ébranle, ce genre de chose. On la ramène moins, on apprend l’humilité, le respect du tissu et surtout, on mûrit. C’est le côté positif de l’expérience, on arrête de se lâcher comme une midinette sur tous les tissus qui paraissent prometteurs. Désormais, soit je me vois immédiatement un avenir avec un tissu, soit je ne l’achète pas*. Tu vois, je deviens adulte et raisonnable.

Le doute, au final, c’est l’école de l’exigence, coupine.

*La vérité, c’est que je croule littéralement sous les coupons et que je suis à la diète de tissus en ce moment, donc j’avoue que la question ne se pose pas vraiment…

Donc voilà le tissu ensorcelé. J’ai fait d’une partie de mon coupon une turbulette pour un petit Titouan né en Mai. Le reste du coupon? On verra dans un an, d’accord?



Matériaux utilisés:
Jersey rayé (Mondial Tissus), coton vert pour la doublure (Tissus Reine), polaire (Toto), boutons pressions (Je ne sais plus d’où il viennent, je les ai trouvés dans ma boîte à boutons), boutons fantaisie (Mercerie du marché Saint-Pierre)

Le tuto derrière tout ça:
C’est la turbulette des Intemporels pour bébé:


Changements de plan en cours de route:
Juste un petit: j’ai rallongé le patron choisi (3/6 mois) de 10 cm, le choupinet à qui elle est destiné étant un bébé potelé, je ne voulais pas qu’elle soit trop petite pour lui. A part ça, j’ai suivi le modèle à la lettre. Déjà que je doutais, je n’allais pas tenter de mettre le moindre orteil hors du sentier balisé du modèle.

Ce qui m’a franchement plu:
Heu… La finir.
Bon, ok, soyons constructifs: le patron qui est très simple (2 morceaux) et adaptable à l’envi, couper la polaire sans souci.

Ce qui m’a franchement barbée:
De douter tout du long, ça tu l’as compris, je pense.
Dans le patron, il y a deux petites ailettes sur lesquelles sont les boutonnières. Et bien ces petites ailettes ont été empoisonnantes au moment d’assembler la doublure et le jersey. La prochaine fois, je les supprime, c’est clair.

Ce qu’on peut retenir de tout ça:
J’ai découvert que la polaire remplaçait plutôt avantageusement le molleton. Pour des petites pièces aux contours précis, c’est nickel. Et en plus, ça n’accroche pas le pied de biche.

La p’tite idée qui fait du bien:
Mettre des boutons pressions avec des boutons décoratifs et faire l’impasse sur les boutonnières. Ça va vite, c’est efficace et c’est tout ce que demande le peuple.

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11 petits cuicuis pour “Empoisonnement au doute”

  1. red de rOuge a dit:

    Trop belle ta turbulette!
    Bienvenue au club des douteuses ;-)

  2. Julay a dit:

    A ton avis, pourquoi est-ce que je ne donne que dans les bijoux en ce moment….
    L’inspiration est en vacances…

    En tout cas la turbulette tient toutes ses promesses ! Et je ne dis pas ça pour remettre à flot l’égo de la couturière !

  3. Pimsy a dit:

    A dans un an :D
    Franchement Tatou, que d’éloges, que d’éloges… Tu me donnes tant envie de t’égaler…

  4. Tasticottine a dit:

    Quoi Red de rOuge??? Tu veux dire que ça peut devenir chronique, le doute? Mince de total flûte alors! Moi qui me croyais immunisée maintenant… Merci pour la turbulette. :)

    Merci Julay coupine. Ca me fait plaisir qu’elle te plaise, ma turbulette. Et je te souhaite que ton inspiration te revienne vite.

    PimS, c’est pas bien dur de m’égaler, tu sais? Sur ce coup-là, suffit de te procurer le bouquin des Intemporels et c’est parti… A dans un an! :D

  5. Camille a dit:

    Les périodes de doute en couture, ça va et ça vient! Il suffit parfois aussi d’un patron de vêtement qui donne un résultat décevant, on essaie de cogiter pour faire des modifications et rattraper le tout.

    Ta turbulette est au finale très réussie, et colorée comme souvent.

    Si le doute est trop fort, fais une cure de tricot. Il faut plus de temps, mais la progression est très linaire, sans place pour le doute! En plus, si ça ne va pas, on peut toujours détricoter!

  6. naninotte a dit:

    Contente de te lire à nouveau, je la trouve géniale moi cette turbulette; les couleurs flash pour les enfants y’a rien de tel. Et félicitation pour ton ode au tissu…

  7. Miss_C a dit:

    Elle est génial la turbulette ! Vraiment ! J’aime beaucoup !! Ca a été un doute productif à mon avis ! A quand la boutique ? lol

  8. Tasticottine a dit:

    Merci Camille, Naninotte et Miss_C, je n’ai toujours pas de nouvelles de la maman de Titouan mais grâce à vous, je commence à la trouver jolie, cette turbulette. :)

    Camille, une cure de tricot, c’est justement ce que j’ai commencé à faire. Espérons que ça me fera du bien. :D

    Miss_C: Je sais bien qu’il ne faut jamais dire fontaine nanani nanana mais une boutique n’est franchement pas à l’ordre du jour. :)

  9. Marina a dit:

    C’est gai, c’est coloré, je la trouve géniale cette turbulette,elle fait du bien aux yeux !
    Les boutons sont super mignons, encore une réussite !

  10. céline a dit:

    Elle est mimi ta turbulette!!! Il va en faire de beaux rêves colorés Titouan dedans, j’te le dis.

  11. Tasticottine a dit:

    Plus ça va, plus je me dis que je ne me suis pas totalement plantée avec cette turbulette.
    Merci Marina, merci Céline! :D

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