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Les poissons volants de Naïm – suite

Samedi, 4 septembre 2010

Fayçal remarqua que le soleil montait dans le ciel et se hâta vers sa barque, calant le panier, dans lequel le bébé dormait toujours, sur sa hanche.

Il eut de la chance, ce matin-là. Avant midi, il avait réussi à attraper cinq gros poissons volants, ce qui était plus que suffisant pour la journée. Souriant, pour la première fois depuis plusieurs semaines, de cette pêche miraculeuse, il regagna la plage, tira sa barque sur le sable puis repartit au village avec ses poissons et le panier contenant le bébé.

Le nourrisson s’était réveillé sur le chemin et pleurnichait de plus en plus fort. Le temps qu’il arrive chez lui, l’enfant hurlait à pleins poumons. Fayçal s’affola et courut toquer à la porte de Zeïnab, sa voisine. Zeïnab, qui vivait seule, ne se comportait pas avec lui comme les autres villageois.  Elle ne cherchait pas spécialement à entrer en relation avec lui mais elle ne l’évitait pas. Au contraire, elle saluait à chaque fois qu’elle le croisait.

Elle mit du temps à répondre et il craignit qu’elle soit toujours au marché où elle vendait des beignets. Quand elle ouvrit enfin, il bafouilla à toute vitesse qu’il avait besoin de son aide, qu’il avait trouvé un bébé sur la plage et qu’il pleurait, qu’il ne s’arrêtait plus de pleurer et que si elle l’aidait, il lui donnerait deux des poissons qu’il avait pêchés. Zeïnab le fit entrer avec son panier, prit l’enfant qui était devenu rouge écarlate à force de vagir, sentit sa couche, sourit et expliqua à Fayçal qu’il avait besoin d’être changé. Elle prit un linge dans le panier, le déplia, l’examina, puis satisfaite, se mit à l’œuvre.

Lorsqu’elle enleva sa couche, ils virent que le bébé était un petit garçon. La voix du petit chevrotait, il semblait ne plus avoir d’énergie mais il ne cessait de pleurer. Fayçal regardait attentivement comment sa voisine s’y prenait pour changer le bébé. Quand elle eut fini, elle le lui tendit. Il s’en saisit et aussitôt, le bébé cessa de pleurer, se blottissant contre la poitrine du vieil homme. Serrant le bébé qu’instinctivement il se mit à bercer, il tendit à Zeïnab les deux poissons qu’il lui avait promis. Elle s’en saisit et alors qu’il s’apprêtait à partir, elle lui demanda d’attendre et partit farfouiller dans un coin de sa cahute. Elle revint avec une outre et dit à Fayçal qu’elle contenait du lait. Pour le bébé, expliqua-t-elle. Il était trop jeune pour manger de la nourriture solide et il faudrait le nourrir au lait pendant quelques temps. Après, il faudrait passer à de la bouillie et seulement ensuite à autre chose de plus consistant. Fayçal la remercia chaleureusement puis rentra chez lui. Il fit chauffer le lait et le donna au bébé qui le but goulûment.

A l’abri des regards dans sa cabane, Fayçal se mit à fredonner une petite comptine que lui chantait sa mère lorsqu’il était petit. Il était étonné de s’en souvenir aussi bien et au bout de quelques minutes, ne se sentant plus ridicule, il se mit à chanter les paroles. L’enfant ne le quittait pas des yeux et finit par s’endormir, bercé par la voix profonde de Fayçal. Le vieil homme regarda longuement l’enfant dormir, attendri malgré lui par l’innocence de ce tout petit être. Il se demanda ce qu’il devait faire. Peut-être que ses parents étaient revenus le chercher sur la plage ? A l’heure qu’il était, ils étaient peut-être désespérément à la recherche de leur petit garçon. Il ne pouvait pas le garder avec lui, il fallait qu’il le rende à ses parents. Et puis de toute façon, il était bien trop vieux pour s’occuper d’un enfant. Il ne l’avait jamais fait, il était bien trop tard pour qu’il apprenne, maintenant. Il se dit que s’il ne trouvait pas les parents du garçonnet tout de suite, il le confierait à Zeïnab. Elle saurait s’y prendre, elle. Beaucoup mieux que lui.

Le bébé s’agita dans son sommeil et se mit à pleurer doucement, les yeux toujours clos. Lui caressant précautionneusement la joue, Fayçal s’avoua qu’en à peine quelques heures, il s’était attaché au petit garçon. Il était si mignon, si serein et il paraissait si confiant dans ses bras. Ah comme il aurait aimé avoir un fils, un fils qui aurait ressemblé à ce bébé. Il secoua la tête pour chasser ces pensées douloureuses et dangereuses. Le bébé s’était rasséréné et dormait à nouveau profondément. Fayçal nettoya ses poissons, se fit à manger puis rangea sa cabane. S’allongeant sur son lit près duquel il avait placé le panier contenant le bébé, il attendit patiemment que ce dernier se réveille.

A suivre…

Les poissons volants de Naïm

Jeudi, 2 septembre 2010

L’aube était encore loin. Pourtant Fayçal était déjà sur la plage, sa longue silhouette sèche avançant à pas pesants sur le sable. Son turban s’était défait mais il n’y faisait pas attention. Il se sentait abattu.

La mer était de plus en plus dure avec lui. Elle lui donnait si peu de poissons depuis plusieurs mois qu’il devait se lever de plus en plus tôt pour espérer pêcher au moins de quoi se nourrir.

Fayçal s’arrêta, leva la tête et soupira en contemplant l’horizon. Il avait soixante-cinq ans, un âge où un homme ne devrait plus avoir à se battre pour sa subsistance. Il avait atteint l’âge du répit, l’âge du repos, l’âge où les fils prennent la relève de leurs pères. Seulement lui n’avait pas de fils. Il n’en avait jamais eu. Sa chère femme avait été emportée par la maladie deux ou trois ans après leur mariage et depuis, il était seul. Absolument et totalement seul.

Il en avait voulu au ciel, au sort et au reste du monde pendant des mois. Sa peine et sa rage d’avoir perdu son aimée s’étaient exprimées dans les nombreuses bagarres qu’il avait provoquées et au fil du temps, son humeur belliqueuse l’avait isolé du reste du petit village où il vivait depuis toujours. On l’évitait depuis des décennies et il se sentait banni du monde des hommes.

Fayçal n’avait presque rien. Une cabane branlante en périphérie du village, une petite barque et un filet qu’il devait sans cesse repriser, le soir, assis sur le pas de sa porte, en écoutant bruisser le crépuscule. Il était pauvre, peut-être plus encore que ses parents, mais il en avait pris son parti. Il était persuadé que sa chance et sa fortune s’en étaient allées avec sa femme et il s’était résigné à attendre le plus dignement et le plus vertueusement possible que la mort le prenne enfin et le dépose près de sa femme au paradis.

Promenant son regard perpétuellement triste et désolé sur les alentours, Fayçal remarqua, dans la chiche lumière dispensée par la lune, une masse sombre sur le sable, à quelques pas devant lui. En s’avançant, il vit que c’était un grand panier en osier. Il s’approcha encore pour voir ce qu’il contenait et entendit soudain un drôle de petit bruit, une sorte de couinement qui venait du panier.

C’était un bébé, le panier contenait un bébé qui gigotait, emmitouflé dans plusieurs linges blancs. Lorsque Fayçal  pencha son visage buriné sur lui, le nourrisson cessa de bouger et le fixa un moment avant de tendre sa petite main et d’attraper la barbiche blanche du vieil homme. Il sourit et gazouilla sans quitter Fayçal des yeux. Ce dernier releva la tête et scruta les environs à la recherche d’une présence. Il fallait bien que quelqu’un ait amené ce bébé là. Peut-être était-ce un pêcheur reparti chercher quelque chose chez lui ?

Fayçal s’accroupit près du berceau et attendit en caressant sa barbe. Mais qu’avait pensé la personne qui avait laissé l’enfant seul sur la plage en pleine nuit, comme ça ? C’était très dangereux, il y avait des chiens errants dans les alentours. Le bébé se mit à geindre et Fayçal lui tendit son petit doigt. L’enfant s’en saisit et cessa de pleurer. Fayçal balança doucement le panier et l’enfant s’endormit au bout de quelques minutes.

Les heures passèrent, l’aube s’annonça et personne ne venait. Fayçal commençait à s’inquiéter. Qu’allait-il faire ? Il ne pouvait pas laisser le bébé là et pourtant il fallait bien qu’il aille pêcher de quoi manger. Un instant, il envisagea de se passer de nourriture pour la journée et de rester près de l’enfant mais il écarta très vite cette possibilité. Il n’était plus tout jeune et s’il jeûnait ne serait-ce qu’un jour, il n’aurait plus la force d’aller pêcher le lendemain, c’était certain. Il prit alors la décision d’emmener le petit à la pêche avec lui. Se saisissant du panier, il se releva doucement pour ne pas réveiller le bébé.

C’est alors que le prodige eut lieu. Soudain, la mer se mit à crépiter. En plissant les yeux, Fayçal aperçut des poissons volants qui sautaient hors de l’eau. Il y en avait des milliers, peut-être des millions. Partout et aussi loin que pouvait porter son regard, des poissons volants dansaient à la surface de la mer, bleus gris sur le bleu foncé des flots. Le soleil se levait et l’horizon se bordait d’orange piqueté de reflets argentés, rendant la scène totalement féérique. Fayçal était comme hypnotisé, il n’avait jamais vu autant de poissons d’un coup, jamais depuis 60 ans qu’il pêchait.

Le spectacle ne dura que quelques minutes. Les poissons disparurent aussi soudainement qu’ils étaient apparus et la surface sombre de la mer reprit son calme comme si de rien n’était. Fayçal resta interdit un long moment, ne comprenant pas ce qui venait de se produire. Qu’est-ce qui s’était passé ? Pourquoi ? Comment ? Les questions tourbillonnaient dans sa tête et il ne bougeait pas, les yeux rivés sur la mer, espérant en vain que cela recommencerait.

A suivre…

La fiancée de Manech – suite

Mardi, 27 juillet 2010

Manech a éclos en quelques semaines. Il souriait à tout le monde, il parlait volontiers aux uns et aux autres, il sifflotait en arrivant au phare. Nous, on pensait tous que c’était son travail au phare qui lui mettait du soleil dans la tête. Les responsabilités, ça vous met un homme à l’endroit, vous savez. Et puis il était considéré autrement, dans le village, maintenant qu’il travaillait sérieusement. Alors on se disait tous que c’était ça qui avait fait que le petit s’était épanoui.

C’est Agathe qui a découvert le pot aux roses. Un jour qu’elle rangeait la chambre de son fils, elle a ouvert son carton à dessins et elle a compris. Le soir venu, elle lui a demandé s’il était amoureux. Manech a rougi mais il a soutenu son regard quand il a répondu oui. C’était devenu un homme, il regardait en face désormais.

Homme ou pas, la question de sa mère l’a libéré de son secret. Et ce soir-là, il parla longuement à sa mère de cette jeune femme qu’il dessinait tout le temps. De la première fois qu’il l’avait vue, depuis le phare, petite silhouette sur la falaise vêtue d’une longue robe blanche, les cheveux dansant dans le vent, les yeux fixés sur l’horizon, les bras enserrant son torse comme si elle avait froid. De toutes les fois, après, où il l’avait épiée. De la première fois qu’il l’avait approchée, en rentrant après la relève, de ses yeux couleur d’orage, des reflets cuivrés dans ses boucles châtains et de ses lèvres fruitées. Elle était toujours au même endroit, sur la falaise. Et elle portait sa robe blanche qui était en fait ornée de fines lignes verticales bleues et, sur le corsage, de boutons en camaïeu de bleu. Elle frissonnait dans cette robe légère aux épaules découvertes, alors Manech lui avait proposé sa veste et elle avait refusé, disant qu’elle avait un pull. Elle avait alors enfilé par-dessus sa robe un chandail court bleu marine, avec des manches retroussées qui lui arrivaient aux coudes et un large col qui allait pratiquement d’une de ses épaules à l’autre. En rentrant, ce soir-là, il l’avait dessinée de mémoire, pour ne rien oublier d’elle. Marie. Elle s’appelait Marie. Et Manech parla longuement à sa mère de la voix douce de Marie, du sourire de Marie, du regard de Marie et aussi de son rire.

Manech voulait l’épouser. Il allait lui demander sa main le lendemain. Agathe, ça l’avait fait pleurer d’entendre son fils parler comme un homme, de le voir si décidé, si assuré. Elle l’avait embrassé sur les deux joues, ce qu’elle ne faisait plus depuis très longtemps.

Au café, le lendemain, quand Agathe nous a rapporté sa conversation avec son fils, tout le monde a levé son verre pour saluer la bonne nouvelle. Et puis on lui a posé des questions.

Et au fur et à mesure qu’elle répondait le peu qu’elle savait, l’atmosphère s’alourdissait. Quand elle nous révéla que la petite fiancée s’appelait Marie Le Calvez, Jean, mon voisin de table lâcha son verre qui alla exploser sur le sol. Un silence complet se fit dans la salle et Agathe, qui sortait un portrait de Marie pour nous montrer combien la fiancée de son Manech était belle, interrompit son geste et nous regarda tour à tour, étonnée.

Que voulez-vous… Elle ne pouvait pas savoir, la pauvre, elle ne pouvait pas savoir. Qui le lui aurait dit ?

Ben moi je l’ai fait, ce matin-là, au café. Personne ne se décidait à ouvrir la bouche, alors je lui ai parlé de Marie Le Calvez.

A suivre… Hé oui, surprise! :D

La fiancée de Manech

Dimanche, 25 juillet 2010

Ça ne m’étonne pas que vous ayez du mal à avoir des détails sur l’histoire de Manech Mériadec, Mademoiselle. Vous savez, les gens d’ici n’aiment pas trop en causer, ils ont peur que ça leur porte malheur. Moi, je vous en parle parce que cette histoire me torture depuis dix ans. Alors j’ai pensé que, peut-être, si je vous raconte, ça va m’aider, vous comprenez ?

Manech, c’était un bon garçon. Il n’avait jamais causé le moindre souci à Agathe, sa mère. On ne le voyait jamais chahuter avec les autres garçons du village, il faut dire qu’il ne se mélangeait pas beaucoup. On ne l’entendait pas souvent non plus, c’était un taiseux, vous voyez ? Il a grandi tout seul dans son coin, à rêver et à faire des dessins à longueur de journée. Certains, au village, disaient que son corps avait grandi mais qu’à force de solitude, son esprit avait lambiné en route et que c’était pour ça qu’à presque vingt ans, il avait toujours sa tête de petit garçon innocent. Moi je n’étais pas d’accord.

Manech passait beaucoup de temps à regarder et à dessiner l’océan. Agathe, sa mère, disait que c’était la nostalgie de son père qui l’attirait vers l’eau. Agathe était veuve d’un marin originaire d’ici. Son mari était mort peu de temps après qu’ils soient venus s’installer. Je me souviens, Manech était tout petit à l’époque. Agathe aurait pu retourner dans son pays basque natal mais elle était restée et trimait dur pour que son petit ait une vie décente. Du coup, tout le monde les avait adoptés au village, même si c’étaient des étrangers ; ils sont très vite devenus des nôtres, tous les deux.

C’est arrivé l’année où la mère de Goulven est tombée malade. Goulven, c’était le deuxième gardien du phare, mon équipier. Il était parti plusieurs semaines pour s’occuper de sa mère, plus loin dans les terres. Agathe était très fière parce que Manech avait décroché son remplacement, on aurait dit que son fils avait été reçu à un concours national. En réalité, il n’y avait pas d’autre candidat, c’est un métier très éprouvant, gardien de phare, vous savez, Mademoiselle. On reste tout seul de longues heures en tête à tête avec l’océan, il n’y a personne à qui parler, on se coltine des manœuvres pas très compliquées mais pénibles et monotones à faire… Tout le monde ne peut pas devenir gardien de phare, vous savez. Il faut être fait pour ça.

C’était le cas de Manech. Un bon garçon, vraiment. Il a appris très vite et je n’ai jamais eu à me plaindre de lui. Il était consciencieux, attentif, soigneux. Il respectait le phare et ça… ça, ça me faisait plaisir, vous voyez ? Ça, ça voulait tout dire. En plus, il était ponctuel et quand on n’a qu’une hâte, c’est de retrouver sa femme et ses enfants après avoir passé des heures tout seul là-haut, la ponctualité de l’autre, c’est primordial. Manech n’était pas du tout lent et bête comme tout le monde le prétendait. Il était un peu timide, c’est vrai, mais autrement, il était parfaitement normal. Je n’avais pas peur de lui confier le phare. Je partais l’esprit si tranquille quand il venait prendre la relève que, très vite, dans ma tête, il était devenu mon équipier à part entière.

Parfois, la nuit, quand je pense à lui, je me demande pourquoi je ne l’ai pas prévenu. On ne parlait pas beaucoup, on se faisait que se croiser, mais quand même, ça faisait partie des consignes que j’aurais dû lui donner. C’était presque une question professionnelle. Pourtant je ne lui ai rien dit. Et je ne sais toujours pas pourquoi.

A suivre…