La petite star
Dimanche, 21 mars 2010C’était il y a seize ans à peu près. Ma seconde ou ma troisième course au service de Monsieur Jacques.
J’étais tendu comme un arc parce que c’était une mission d’importance à ce que m’avait dit Monsieur Jacques. Il ne fallait pas que je sois en retard. C’était une future star, mais surtout, c’était la première fois qu’elle venait à Paris. Je scrutais donc la foule descendant du Limoges-Paris à la gare d’Austerlitz en brandissant anxieusement le papier sur lequel j’avais écrit son nom.
Monsieur Jacques avait raison, elle était ravissante. C’était même, de loin, la plus jolie recrue de Monsieur Jacques, selon moi. Et je peux vous dire que je sais de quoi je parle, j’ai passé des heures à observer des créatures de rêve en douce, planqué derrière mon volant ou dans les coulisses des défilés.
Mademoiselle Salomé n’était pas une créature de rêve. Elle était merveilleusement belle, avec sa cascade de cheveux blonds bouclés, ses yeux bleus et ses lèvres couleur bouton de rose. Elle ressemblait vraiment à un ange. Mais j’ai découvert ensuite qu’elle avait ce truc en plus, cette vitalité, cette fraîcheur, cette spontanéité… Non, Mademoiselle Salomé n’était pas une créature de rêve. Elle était trop vivante pour ça. C’était plutôt… une princesse. Une véritable princesse.
Elle n’a pas voulu monter à l’arrière de la voiture, elle a appelé ça le « trip des ministres » et elle a pouffé en disant que sans petits drapeaux ni motards, ça ne valait pas le coup. Elle a donc découvert Paris, assise à côté de moi, le nez collé à la vitre. C’était si charmant de la voir s’émerveiller et me prendre à témoin : « Regardez ! Regardez ! Un bateau-mouche ! ». Et son rire… On aurait dit un rossignol.
Elle n’avait que trois ans de moins que moi mais elle était si… lumineuse, si malicieuse, si magnifique. Tout l’inverse de moi. Moi j’étais un garçon terne, timide et pas beau du tout. Un pou. J’avais fini par accepter ma laideur et je me trouvais bien chanceux d’évoluer, malgré ce handicap, dans le domaine de la mode, fut-ce en qualité de chauffeur. Au moins côtoyais-je chaque jour la beauté.
Mademoiselle Salomé était différente des autres : elle me voyait, elle me voyait vraiment.
Comme elle n’avait que seize ans, sa mère n’avait accepté de la laisser travailler comme mannequin à Paris qu’à la condition qu’elle rentre tous les weekends à Limoges. Alors j’allais la chercher tous les lundis matins et je la ramenais à la gare tous les vendredis soirs. Mes trajets précieux. Je n’aurais laissé ma place à personne. Pour rien au monde.
Assise à côté de moi, elle me racontait sa semaine, me parlait des photographes, me demandait mon avis sur ses photos, ses vêtements. Elle disait qu’elle voulait devenir une véritable parisienne et elle soignait sa mise. Elle ne s’habillait quasiment plus qu’en bleu, c’était sa couleur préférée et elle disait que ça faisait partie de sa signature. La tenue que je préférais était un ensemble du même bleu que ses yeux. Le haut était dans un tissu léger, avec des paillettes et un col qui lui découvrait les épaules. La jupe était d’un bleu plus sombre, en toile épaisse, avec de drôles de poches. Ça lui allait vraiment très bien.
D’ailleurs, elle portait cet ensemble le jour où, pour la première fois, elle est montée à l’arrière.
Elle avait caché ses yeux derrière des lunettes de soleil et ne souriait pas. Je conduisais en silence depuis dix minutes quand je l’ai entendue pleurer. Je me suis garé le long de la rue d’Alésia, je me suis retourné vers elle et j’ai attendu qu’elle me parle.
Elle m’a dit qu’elle ne reviendrait plus à Paris, que Monsieur Jacques venait de la virer parce qu’elle avait refusé de poser nue pour un grand photographe. Entre deux hoquets, elle m’a avoué qu’elle pleurait parce qu’elle n’était pas sûre qu’elle avait bien fait de refuser, qu’elle avait peut-être enterré sa carrière en faisant ça. Puis elle s’est remise à sangloter, prostrée sur la banquette arrière.
J’aurais voulu lui dire que Monsieur Jacques n’avait rien compris et qu’elle avait bien fait, qu’elle avait eu du cran, qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, qu’elle trouverait une autre agence, qu’elle était trop belle pour que les créateurs la boudent. Mais je n’osais pas. A la place, j’ai redémarré tout doucement.
Et après le pont de Tolbiac, j’ai pris à gauche, vers le périphérique. Elle ne m’a rien demandé, elle s’est endormie, roulée en boule sur la banquette, avant même que j’atteigne l’autoroute.
Je l’ai emmenée voir la mer. Je ne sais pas, j’ai pensé que ça pourrait lui faire du bien. Il ne faisait pas encore nuit quand elle s’est réveillée. Elle ne s’est pas affolée, elle m’a écouté, a acquiescé quand je lui ai suggéré d’appeler sa mère puis elle m’a dit qu’elle n’était jamais venue au Touquet. Et elle a souri.
J’étais drôlement fier de ce sourire, vous savez ? Drôlement fier.
Et j’avais raison : les créateurs ne l’ont pas boudée, elle a changé d’agent et a fait une très brillante carrière de top-modèle avant de devenir actrice. Je n’ai jamais raté un seul de ses films. Je suis persuadé qu’elle finira par décrocher un oscar.
C’est une princesse, une vraie princesse.
Je regrette vraiment de ne jamais le lui avoir dit. Ni ça… ni le reste. Peut-être que tout serait différent aujourd’hui si j’avais osé…
Pour le défi « J’ai rien à me mettre » acte VI sur le thème du bleu, j’ai conçu un ensemble composé d’une tunique faite en me basant sur le tuto de tunique-en-1-morceau de Louvegaroute-la-magicienne et d’une jupe dont le modèle vient d’un livre japonais intitulé « Cute clothes for adults » (que j’ai acheté justement pour cette jupe).
Je jure sur la tête de mon chat que j’avais fini ma tenue le 20 dans la journée. Je ne veux balancer personne mais ce sont les photos qui se sont fait un peu désirer.
Tunique : Jersey de coton très léger (Marché de Sarcelle), biais satiné bleu (Fil 2000)
Jupe : Toile bleue (Ikea), tissu fleuri (rapporté de Las Palmas), boutons à recouvrir (Toto Tissus), fermeture invisible (Tissus Reine)
Pour la tunique, j’ai modifié le patron de base proposé par Louvegaroute pour qu’elle soit plus près du corps, plus longue et avec des manches qui arrivent au niveau des coudes. La matière, qui me faisait un peu peur, n’a pas été trop difficile à travailler. Pas de roulottement intempestif, pas d’étirements non requis, pas trop de soucis à la confection des plis du col, tout s’est plutôt bien passé. J’avais pensé mettre du biais et des élastiques aux manches et en bas de la tunique mais une fois le biais posé, j’ai préféré laisser les choses en l’état.
Quant à la jupe, je pense dormir avec ce soir tellement j’en suis fière. Elle est pile poil comme je voulais. J’ai frôlé la catastrophe en faisant les plis à l’arrière gauche dans le mauvais sens, ce qui m’a valu une chouette séance bien longue de découd-vite. J’ai cru qu’elle était trop petite au premier essayage avant de comprendre qu’elle est taille haute (ce sera la première jupe taille haute de toute l’histoire de mon armoire). MAIS j’ai posé une fermeture invisible nickel du premier coup de bol (j’ai bien failli faire la roue dans mon salon), j’ai fabriqué mes premiers boutons recouverts et fignolé la doublure à fleurs des poches et de la ceinture. Cette jupe est le truc le plus abouti-complexe-plein-de-détails que j’aie réalisé jusqu’ici.
En fait, au lieu de dormir avec, je vais peut-être encadrer et accrocher ma jupe au mur de mon salon.
Je vais en parler à Mister Charming, tiens…
Au fait, je remets ça: Je vais participer à l’acte VII du Défi « j’ai rien à me mettre »:












