je couds ma garde-robe capsule 2017 – Projet d’Avril – La robe

C’est comme dans la vie.
Parfois la foudre tombe. Il y a un éblouissement d’abord, et puis une explosion, qui fait trembler les tripes et le cœur. Quand c’est fini, il y a ce temps suspendu. Ça dure quelques secondes ou plusieurs heures et c’est une latence nécessaire. On reprend ses esprits, on a le cœur et le souffle qui s’apaisent, on retrouve son équilibre, on se rassérène. Et puis la vie reprend son cours.

Il y a donc ces rares tissus qui m’ont affolée dès que je les ai vus. Ceux qui m’ont fait quelque chose de physique, ceux pour lesquels j’ai vraiment perdu la tête, ceux qu’il me fallait absolument, les précieux, les chéris, mes joyaux. Ceux que j’ai immédiatement achetés sans me poser de questions. Ils n’étaient pas comme les autres qui constituaient mon stock. Ils m’avaient remuée et je les ai rangés à part, dans le bac des élus sous mon lit. Et c’est seulement après les avoir mis à l’abri que j’ai pu dormir tranquille à nouveau.

Robe Crepe (Colette Patterns) en taille 6
Wax (acheté à Dakar probablement)
Voile de coton bleu foncé (Brin de Cousette)
passepoil rouge (Brin de Cousette)
biais bleu marine (Fil 2000)

J’ai eu l’un de mes plus grands coups de foudre pour ce wax, tu sais, coupinette ? Il m’a fallu prendre deux avions et lui faire franchir 4200 kilomètres pour le ranger dans le bac sous mon lit. Il a rejoint mon trésor, ces tissus que je sauverais juste après mes enfants et mes papiers, si ma maison venait à brûler. Et ensuite, j’ai pu respirer normalement à nouveau.

Ce wax est, je crois, le premier de ce club très fermé de mes joyaux que je couds. Il a attendu 4 longues années. Ailleurs, les jours passaient, les enfants grandissaient, je cousais, je vivais, la terre continuait de tourner mais ce wax était figé. Il m’attendait et moi je ne venais pas.

4 ans, c’est long mais ça ne m’a jamais interpellée. J’ai tellement de tissus, je ne peux pas tous les coudre aussitôt après les avoir achetés, forcément il y en a qui doivent attendre quelques plombes que je me penche sur leur cas.

Non, vraiment, je n’ai jamais pensé qu’il y avait un problème. J’ai toujours longuement tergiversé quand il est question des tissus qui m’ont bousculée. Je cherche l’idée géniale, le patron qui saura les sublimer et ça prend du temps, évidemment.

Et puis franchement, un coup de foudre, ça laisse des traces. Après le choc, quand la vie revient, il faut assurer, être à la hauteur, ne pas décevoir, ne pas se décevoir. Sous peine de ne pas s’en relever. Un très beau tissu stimule l’imagination. C’est une promesse, une belle promesse qu’on est tenue ensuite de réaliser.
Moi j’ai peur. J’ai peur de coudre un truc bof qui ne serait pas le reflet de ce que j’avais en tête au départ. Peur de m’apercevoir qu’au fond, je n’étais pas aussi bonne en couture que je le croyais. Perspective intimidante, tu en conviendras coupine.

Et donc, je ne venais pas. Normal, j’avais les chocottes.

Puis il y a eu ce génial projet « je couds ma garde-robe capsule » qui m’a fait loucher vers mon wax adulé. Il y a eu ce décès soudain en février. Et j’ai pensé que la vie était courte, bien trop courte en fait. J’ai décidé de ne plus flipper et de me coudre une robe dans ce tissu-là précisément. Autant profiter au plus tôt des plus belles choses puisqu’il peut si vite et si brutalement être trop tard.

Ce wax a toutefois une particularité supplémentaire, un truc qui peut lui aussi expliquer pourquoi j’ai mis tant de temps à le coudre.
Tu vois, je crois que j’ai acheté ce wax au Sénégal. Je ne sais pas précisément où ni quand. C’est la première fois que ça m’arrive.
Quand je sors un tissu de mon stock, ce sont souvent les premières choses auxquelles je pense. Le où et le quand. C’est mon entrée en matière, ma façon de renouer avec lui. Et ça me revient toujours très précisément. Je revois le lieu, je me rappelle du moment de la journée, c’est comme si j’y étais à nouveau. Ça me revient à chaque fois.

Mais pas là. Là, rien ne m’est revenu du tout. Wallou.
C’est dingue. Je croyais que j’avais une mémoire d’éléphant. J’ai cherché, longtemps. J’ai fouillé dans tous les coins de ma mémoire, mais je n’ai jamais retrouvé le souvenir de l’achat de ce wax.

Tout ce dont je me souviens, c’est que je l’avais vu pour la première fois en Casamance, au sud du Sénégal. Le reste, je l’ai déduit. La Casamance, je n’y suis retournée qu’en 2013, pour ma mère. Et avant ça, je n’y étais pas allée depuis mon adolescence. Alors nécessairement, c’était en 2013 que j’avais dû voir cet incroyable wax.
Ma tantie A (mon acolyte du wax) ne l’avait jamais vu, c’est donc que je ne l’ai pas acheté en France. Ça ne peut être qu’à Dakar, du coup. Il n’y avait pas de marché en Casamance. Ça ne peut être qu’à Dakar en 2013. J’en suis là et je n’en sais pas plus.

Mais du coup, je ne suis pas étonnée d’avoir mis tant de temps à revenir vers lui, tu vois. La foudre était tombée sur ma famille juste avant ma rencontre avec ce tissu, l’éclair le plus aveuglant et le tonnerre le plus assourdissant qui soient. Du coup, je me dis que le malheureux wax a été emporté par l’orage. Je le vois collé aux événements et donc bien contraint d’attendre que l’herbe repousse là où ça a furieusement brûlé en 2013.

4 ans de temps suspendu donc. 4 années peut-être nécessaires avant de faire face à ce coup de cœur-là. Et puis en Avril, je me suis lancée avec la robe Crêpe de Colette qui se morfondait dans mon placard depuis encore plus longtemps que mon wax sous mon lit.

J’avais la trouille, tu penses bien. J’avais la trouille et puis il y avait tout le reste, le coup de foudre, la Casamance et ma mère. Alors j’ai fait du mieux que je pouvais et j’ai soigné ce projet aux petits oignons.

D’abord, j’ai fait un ajustement pour petites poitrines (non, je n’emploie pas l’expression SBA, je milite contre les expressions anglophones alors qu’on a des mots en français pour dire la même chose) (« le fit » et le « click and collect » ne passeront pas par moi) (m’en fous d’être une vieille psychorigide) (bon, j’arrête avec les parenthèses, tu vas perdre le fil) (mais bon, faut dire les choses, parfois quand même). Donc j’ai fait un ajustement pour petites poitrines puisque le bonnet C pour lequel ce patron a été conçu n’est plus qu’un lointain souvenir en Tasticottie (ici, on flirte par en dessous avec le bonnet B – cadeau de naissance des filles –). J’ai suivi le tuto de Colette et j’ai fait une première toile. Complète.

Eh ouais, je sais. Mais j’étais sérieuse quand je t’ai dit que j’ai fait de mon mieux.

L’ourlet passepoilé invisible de dix kilomètres

C’était pas mal mais bon, tu me connais, il faut toujours que je chipote un peu sans quoi la couture manquerait cruellement de saveur. Alors, j’ai suivi le pas à pas que Gertie a réalisé (non, je ne suis pas d’humeur pour « sew-along ») (est-ce que c’est ça, être réac, à ton avis ?) (peu importe au fond, je reste campée sur mon pas à pas). Et j’ai retouché mon patron encore une fois : j’ai descendu les pinces poitrine (ici, on a les seins qui tombent –cadeau de la nature pour mes 35 ans -), j’ai rallongé le buste de 3 centimètres (ici la vraie taille a l’air d’être juste sous les seins qui tombent et c’est moche) et j’ai encore enlevé du tissu au niveau de la poitrine et des côtés.
Puis j’ai fait une deuxième toile. Complète encore.

Mais oui ! Je sais ! Je saiiiis ! J’ai vraiment tout donné, je te dis !
Entendons-nous bien, j’ai réutilisé la toile du bas de la robe pour le deuxième essai, hein ?! Je n’ai pas tout recousu non plus, elle prend un max de tissu cette robe, il y a six pans pour former la jupe et ils sont coupés dans le biais alors bon. Et puis je ne voyais aucun intérêt à coudre une deuxième fois un bas que je ne comptais pas modifier.

La seconde toile m’a convaincue. Et le moment de couper dans ma merveille de wax est arrivé. Je n’ai pas tremblé coupinette. Je me suis redressée, je l’ai regardé droit dans les yeux et j’y suis allée bille en tête. J’ai coupé mes morceaux, mes –finalement- nombreux morceaux, et mon petit cœur a saigné en voyant que pratiquement tout mon coupon allait y passer mais je l’ai consolé en réussissant à couper un petit débardeur (il faudra que je pense à te le montrer) et un bandeau dans ce qui me restait. J’ai précieusement conservé les chutes et je crois bien que je peux encore en tirer un sac ou une pochette, voire les deux.

J’avais décidé de sortir le grand jeu alors j’ai triplé toutes mes pièces avec du voile de coton pour me garantir une belle tenue. Je me suis demandé après coup si je n’en avais pas trop fait puisque mon wax chéri s’est révélé déjà bien épais, même après lavage.

J’ai rallongé les ceintures pour pouvoir nouer ma robe sur le devant et pas dans le dos (la seule chose qui me chagrinait dans ce modèle).

Et puisqu’il était question d’en profiter, j’ai fait une orgie de passepoil, coupine. J’en ai mis sur tout le tour de la robe. 7 mètres de passepoil, pas moins. Et Dieu que c’était bon.
Bon, j’ai tout de même frôlé l’indigestion quand j’en suis arrivée à l’ourlet de la robe, que j’avais décidé de coudre à la main pour qu’il soit invisible. J’ai mis 6 heures au final mais franchement, je ne me voyais pas balafrer ma robe d’un coup de machine à coudre. Je ne pouvais décemment pas faire ça à ce wax.

Quand je l’ai essayée, je l’ai trouvée bof, trop longue, trop raide, trop guindée alors que je voulais une robe de tous les jours, rétro mais avec un twist de modernité. Et flouch, la déception me tomba dessus.

Puis j’ai mis mes chaussures à talons (mon cadeau d’anniversaire à moi-même) et je l’ai trouvée gracieuse. Soudain, elle s’épanouissait à cause du passepoil en bas, elle faisait sa robe de princesse. Soudain elle affirmait que le quotidien, ce n’était pas son genre, que son truc à elle, c’étaient les « grandes occasions ». Et finalement, je l’ai vue comme elle était vraiment et je l’ai trouvée belle.

Digne de ma mère, de la Casamance, du coup de foudre et de tout le reste.

Alors parfois la foudre tombe. On est ébloui, on a un élan et on croit que c’est à cet instant-là que tout se passe.

A mon avis, c’est plutôt après, même 4 ans après, quand l’émotion est retombée, que ce qui importe vraiment survient enfin.
Comme dans la vie en fait, quand on y pense.

52 commentaires éclaires sur “Après la foudre

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