Couture sous influence

A l’époque où nous avons créé Brin de Cousette, Momo et moi, je me souviens que dans le maëlstrom de pensées et d’interrogations qui accompagnaient mes journées, il y avait une idée récurrente qui m’angoissait particulièrement.

J’avais peur de m’écoeurer de la couture. Certes, cette peur était paradoxale puisque justement, je voulais faire de ma passion mon métier. Justement, c’était parce que j’étais littéralement habitée par la couture que je voulais créer un lieu où il ne serait question que de ça toute la journée.

Mais en même temps, cette crainte ne me paraissait pas totalement farfelue. Mon travail allait consister à parler quotidiennement de couture de 10 heures à 19 heures. Il était donc tout à fait possible que j’en fasse rapidement une indigestion et que je prenne ma chère Marguerite en grippe au bout de quelques semaines à peine.

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Jupe trapèze T. 38 – patron de cours Brin de Cousette
wax et voile de coton (Brin de Cousette) – Passepoil argenté (Brin de Cousette)

Eh bien ce n’est pas ce qui s’est passé.

Bien au contraire, je me suis nourrie des projets des clientes qui passaient et j’en redemandais. Chaque association de tissus, chaque patron, chaque idée couture qu’on m’exposait m’enthousiasmait et m’inspirait. J’étais comme dopée par toute cette créativité et j’en venais à noter les possibles futurs projets qui naissaient de toutes ces rencontres avec des couturières aussi possédées que moi par leur machine à coudre.

C’était le paradis.

Et puis j’ai découvert que trop de paradis, c’est l’enfer. J’ai été submergée. Trop de super idées, trop d’élans, trop d’envies. Mes projets personnels étaient balayés dès lors qu’on m’exposait un chouette projet. J’avais envie de tout laisser tomber pour faire la même turbulette en wax ou les mêmes coussins en jersey que mes clientes. Un vrai buvard à enthousiasme.

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Aux blogs et à Thread and Needles, à Pinterest et à Instagram s’est ajoutée cette source d’emballement qu’étaient les clientes de la boutique et les participantes aux cours. Sauf qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil, je ne peux pas et je ne pourrai jamais coudre toutes les bonnes idées que me soufflent ces différents canaux.

Je peux arrêter le flot d’idées que me balancent les blogs, Thread and Needles, Kollabora, Pinterest, Instagram et tous ces sites de perdition. C’est plutôt facile. Il suffit que je ne les consulte pas pendant un moment pour retrouver mon sillon de couture et me concentrer à nouveau sur MES projets, sans subir les effets de mode qui traversent régulièrement la couturosphère, ni perdre la tête devant une réalisation qui me séduit particulièrement.

Je peux bouder mon ordinateur mais je ne peux pas échapper aux idées des clientes de la boutique. Je suis constamment exposée à leurs associations de tissus, à leurs projets en cours et à leurs projets finis.

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Et c’est pire en cours. En cours, je suis aux premières loges et je ne peux pas me détourner, c’est mon boulot d’accompagner les participantes dans leur couture. Je suis donc bombardée de bonnes idées et enivrée de beaux projets qui me donnent envie de remettre les miens à plus tard pour me lancer, le soir même, dans une réalisation inédite.

Crois-moi coupine, ça devient très vite invivable. Au bout d’un moment, je ne cousais même plus, tellement j’étais occupée à mettre en forme dans ma tête mon interprétation de tel projets puis de tel autre puis encore d’un troisième, sachant que dès le lendemain, ces projets seraient remplacés par d’autres.

C’est là, coupine, exactement là, que je situe la mince frontière entre influence et inspiration.

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L’inspiration pour moi, c’est cette plume qui se dépose lentement sur son processus créatif, ce trait de lumière qui nous imprègne, qu’on ingère et qui ressurgit plus tard, bien plus tard, quand on se l’est approprié et qu’on en a tiré ce qui résonne en nous.

L’influence, c’est quand on gobe quelque chose tout cru et qu’on le régurgite quelques temps plus tard tel quel, à peine digéré. C’est quand on désire quelque chose qui ne nous ressemble pas tant que ça au fond, quelque chose qui, si on n’était pas éblouie, là, tout de suite, nous laisserait peut-être de marbre. C’est quand on ne se laisse même pas le temps de la réflexion, qu’on s’emballe direct et qu’on se perd de vue.

L’influence, c’est le mal.

Alors j’ai peu à peu appris à résister du mieux que je pouvais à ces tentations nouvelles. J’ai appris à me méfier des cours EXPLORER et des samedis.

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Les cours EXPLORER sont les cours où j’accompagne les participants dans leurs projets personnels. Quand je donne un cours de type-là, j’ai sous le nez, pendant 2h30, des patrons souvent très chouettes réalisés dans des tissus souvent très chouettes. C’est l’un de mes cours préférés. Et comme, pour mon malheur, les gens ont majoritairement bon goût (en tout cas, c’est le cas des participants à ce cours), je me prépare mentalement pour ne pas succomber. Je me répète moult fois ma liste personnelle pour faire barrage aux projets nouveaux. Et puis j’attends un ou deux jours. C’est généralement le temps qu’il faut pour que mes feux de paille enthousiastes se consument entièrement et que je retrouve ma tranquillité.

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Je me méfie des samedis parce que c’est généralement le jour où je succombe, à la boutique. Va savoir, c’est peut-etre parce que c’est la fin de la semaine, peut-etre parce que je suis fatiguée ou peut-etre parce que c’est le jour où il y a le plus d’affluence, mais le samedi, je n’arrive pas à résister à mes pulsions et je craque. Je me prends de ce tissu qui me faisait de l’œil depuis un moment, je mets de côté ce patron dont j’ai vu une réalisation éblouissante mardi, à l’occasion d’un achat de boutons pour la terminer, je me promets de me faire un porte-monnaie en cuir comme celui de la cliente sympa de jeudi. Et peu importe que j’aie déjà 3 encours sur le feu et une liste de projets qui devrait me tenir occupée jusqu’en 2019 au moins.

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Les samedis de boutique, j’essaie de mettre de la distance entre moi et les projets qu’on m’expose et pour lesquels on me demande parfois conseil. Je m’intéresse, hein (on ne se refait pas, ça me passionne quand même), mais je m’interdis de m’imaginer en train de réaliser la même chose dans les tissus que j’ai chez moi. Je m’applique à m’éloigner affectivement quoi.

Après des mois de cette gymnastique, alors que je croyais m’être enfin libérée, j’ai trébuché. Un mardi, lors d’un cours PRATIQUER.

Ce mardi-là, Patricia, l’une des participantes, a choisi, pour confectionner sa jupe à coulisse, un wax sur lequel je lorgnais vaguement depuis plusieurs jours. Tout allait bien pour moi et puis elle l’a essayée. Et là, j’ai perdu pied. La jupe, qu’elle avait voulue très courte, tombait parfaitement bien sur elle. Le wax révélait tout son potentiel et soudain, j’ai eu absolument besoin d’une jupe dans ce même tissu.

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J’avais du boulot l’après-midi, après le cours, mais sitôt mon déjeuner avalé, j’ai sorti la planche à patron de la jupe trapèze que nous proposons de confectionner lors de nos cours et je l’ai décalquée. Ca ne m’a même pas froissée de devoir prendre la taille 38. Entre deux clientes, j’ai coupé mon tissu en gérant les raccords comme je pouvais, avec plus de succès dans le dos et les poches italiennes que sur les côtés, qui m’ont d’ailleurs forcée à recouper mon devant et mes poches pour ne pas heurter l’œil.

Je crois que c’est Mag, une habituée avec qui j’aime bien discuter, qui, bien inspirée de passer papoter un peu ce jour-là, m’a suggéré de mettre du passepoil argenté. Ma fièvre a redoublé illico. Je comptais mettre du passepoil bordeaux ou blanc. Mais du passepoil argenté, c’était l’idée du siècle ! Cette jupe allait être topissime, ma parole !

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Il ne m’a fallu que deux soirées pour terminer ma jupe. Malgré la chaleur estivale, je l’ai doublée (avec un voile de coton) parce que je trouve qu’une jupe doublée tombe mieux qu’une jupe non doublée.

Je n’ai pas regretté d’avoir jeté ma liste de projets aux orties pour cette jupe trapèze. Ca faisait déjà un certain temps que je pensais que cette notion de liste était une hérésie et qu’il fallait coudre au gré de ses élans. J’étais en plein dans cette philosophie-là.

J’ai fait ma belle tout l’été avec ma jupette et je me suis félicitée d’avoir été si bien influencée.

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Je ne me leurre pas coupine. J’ai beau lutter contre les bonnes idées des autres, j’ai beau essayer de préserver ma créativité personnelle, j’ai beau revendiquer cet élan qui ne vient que de moi, je vais trébucher encore, un jour prochain. C’est quasi certain. Un jour prochain, je vais à nouveau être influencée plutôt qu’inspirée.

Ca ne me chiffonne pas. Après tout, si ça se passe comme pour cette jupe, ma foi, pourquoi pas ?

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TEC power forever: je me suis cousu un petit bandeau dans les chutes de ma jupe. Avec du passepoil argenté, of course. Hélàs je l’ai perdu pendant les vacances :/

16 thoughts on “Couture sous influence

  1. tu as bien fait, elle est canon cette jupe!!!!
    j’ai donné des cours l’an passé moi aussi et j’ai ressenti la même impression d’être submergée qui bridait MA créativité et a mis au placard on envie de coudre pendant un long moment… mais elle revient doucement!

  2. J’imagine facilement que c’est tellement vrai ce que tu décris! Pas facile dans ces conditions de prendre du recul ;-D
    En tous cas, ne t’inquiète pas pour ton avenir couturesque, à ce niveau d’enthousiasme tu n’es pas près de t’en dégoûter. J’ai fait du modélisme mon métier, je n’ai jamais eu envie ( ni même l’idée) d’en changer et en plus je n’ai eu de cesse de me recréer mon petit atelier perso pour mes loisirs. A Paris c’est plus difficile pour se trouver un coin à soi, mais maintenant que je l’ai, quel plaisir!
    Et tu as eu raison de céder aux sirènes pour ta jupe, ç’aurait été dommage de passer l’été sans! Elle te va à merveille.

  3. C’est une bonne nouvelle qu’elle revienne doucement. C’est si difficile de séparer « sa » couture de celle qu’on enseigne. Je te souhaite que ce retour se fasse en force!

  4. Qu’elle est belle cette petite jupette!
    Le métier qui prend le dessus sur la couture et les projets qui en découles… Je connais ça aussi, depuis que j’ai changé de métier, je ne couds quasiment plus, mais les projets fusent dans ma tête, mais le temps me manque, encore plus depuis que j’attends une autre petite puce.
    En tout cas tu as de la volonté pour arriver à gérer les deux, après c’est un peu plus facile, car tu travaille dans la couture… ça aide! 😉
    Je suis ravie de voir ta belle cousette, tu as bien fait de te laisser tenter, elle est superbe sur toi! 😉

  5. Oh merci beaucoup Milou! Et toutes mes félicitations pour ta puce!
    Peut-être qu’après tous ces jolis boulversements que sont une naissance et un changement de travail, quand les choses se rodent et que le rythme devient plus régulier, peut-être alors que tu pourras re-coudre? C’est tout ce que je te souhaite en tout cas!
    Bisous

  6. Ah c’est marrant, pour moi c’est inclusif, il y a toujours de l’influence dans l’inspiration, c’est juste que ça fait tellement mieux en général de parler d’inspiration qu’on omet l’influence. L’influence est une emprunte plus évidente, comme on parle d’influence d’un groupe sur un autre en musique. Après, c’est plus ou moins digéré selon le talent et/ou les préférences de la personne.
    N’empêche, avec des clientes qui viennent te parler de leurs bonnes idées toutes la journée, je trouve que tu as un métier qui vend du rêve !

  7. Ah, Tasticottine, quel bonheur de te lire ! Je suis dans une phase où je ferme tous les canaux d’influence pour me concentrer sur ‘mes’ projets, ceux dont je rêve depuis longtemps qui sont happés par les jours trop courts, les envies trop longues, etc. Mais tu as raison, de temps à autre, c’est si bon d’être aussi bien influencée ! Cette jupe est magnifique !

  8. Du rêve, du rêve, Biquette, ça dépend: oui quand j’ai la frite et que j’arrive à canaliser. Non quand j’ai déjà la tête farcie d’autres choses. Faut quand même se pencher sur la question de la cliente. Et hop! on en reprend pour un tour et on s’emballe… C’est sans fin…

  9. Un plaisir de lire tes récents messages et d’y retrouver exactement ce que je ressens souvent (Quelle plume tu as!). En effet il y a un danger à se laisser submerger puis paralyser par toutes les influences, d’autant plus que le rythme sur les réseaux couture est devenu infernal et compétitif. Je suis arrivée sur IG récemment, plus par « obligation » que par adhésion, mais en me promettant de garder une certaine distance. La limite à fixer est selon moi de ne surtout pas y perdre sa personnalité.
    Pour ta très jolie jupe, je crois que tu as subi une « influence saine » qui n’a rien à voir avec la dérive actuelle! Tes photos sont très jolies aussi!

    1. Merci beaucoup Marielle!
      Tu as raison, la question de la distance est primordiale pour préserver sa « patte » personnelle.
      J’aime beaucoup les photos en extérieur, du coup l’été, c’est un bonheur de photographier mes cousettes. Je transmets le compliment à Charming, mon photographe attitré!

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