La veilleuse d’Elias

LA VEILLEUSE D’ELIAS
– David –

David ouvrit les yeux dès les premiers pleurs d’Elias.
Il tourna la tête vers son réveil. 2 heures du matin.

Il soupira, se redressa et tourna la tête vers sa femme qui remuait en grognant sous la couette.
« – C’est bon, j’y vais » chuchota-t’il avant de se lever.
Il mit ses chaussons dans le noir puis sortit sans bruit de la chambre.
Longeant hâtivement le couloir, il entra dans la chambre de son fils.

A la lueur de la veilleuse branchée près de la porte, il vit son fils s’agiter en pleurant dans son berceau. Il se sentit fondre et s’approcha de lui pour le rassurer.
Son pauvre petit.
Comme il devait avoir peur quand il se réveillait comme ça, au milieu de la nuit, tout seul.

David était persuadé qu’Elias avait besoin d’être près d’eux, de sentir leur présence et de les entendre respirer, la nuit. Il avait argumenté pendant des heures, expliqué son point de vue, cité des spécialistes reconnus de la psychologie des nourrissons. Rien n’y avait fait. Il avait alors supplié, quémandé quelques semaines, quelques jours, mais Elise n’avait rien voulu savoir.
Elias dormait dans sa propre chambre, loin d’eux. Tout seul.

David avait alors acheté une petite veilleuse, espérant que ce petit point de lumière réconforterait son fils lors de ses réveils nocturnes. C’était dérisoire, il le savait bien, mais c’était tout ce qu’il avait pu faire.

Il se pencha sur le berceau et sourit à son bébé.
« Qu’est-ce qui ne va pas, mon tout beau? Tu as faim, c’est ça? »

Elias se tut un instant et le dévisagea.
David fut immédiatement ému de ce regard posé sur lui. Il n’aurait jamais imaginé que ça faisait cet effet-là, de devenir père. Il n’aurait jamais imaginé que ça le remuerait à ce point, que ça le prendrait aux tripes.

Son bébé miracle, son petit garçon chéri.

Il passait des heures à le regarder dormir, à le cajoler, à le bercer. Il éprouvait un besoin puissant et permanent de protéger son fils, de l’entourer d’amour et d’attention. Les premiers sourires d’Elias, quelques jours plus tôt, l’avaient profondément bouleversé et il avait dû prétexter une poussière dans l’œil pour masquer l’émotion qui l’avait étreint.

Elias émit un petit gargouillis quand il le souleva délicatement de son berceau. Puis il se remit à vagir.

David sortit de la chambre, tenant son fils contre sa poitrine, et descendit à la cuisine. Pour ne pas éblouir Elias, il n’alluma que la petite lampe au dessus de la gazinière.
D’une main, il sortit un biberon de lait du réfrigérateur et le mit dans le chauffe-biberon.
En attendant que le lait atteigne la bonne température, il berça son garçonnet, caressant sa tête du bout des doigts et fredonnant une comptine qu’il avait entendu sa mère chanter quelques semaines plus tôt, quand elle était venue leur rendre visite.

Elias geignait doucement dans ses bras et David surveillait avec impatience le petit voyant lumineux de l’appareil. Il ne supportait pas de laisser son fils pleurer. Inexplicablement, il associait les pleurs d’Elias à de la détresse et il ne supportait pas l’idée que son fils puisse souffrir de quelque manière que ce soit.
Le voyant s’éteignit enfin et David récupéra le biberon.
Son bébé sur un bras, le biberon tiède dans l’autre main, il alla au salon où il s’assit après avoir allumé une petite lampe près du canapé. Calant le coussin d’allaitement contre lui, il y installa son fils.

Elias attaqua goulument son repas et David se détendit enfin. Il couva du regard son garçonnet qui tétait avec ferveur.

Il était fier de lui, fier du papa qu’il était en train de devenir.
Il avait très vite appris les gestes adéquats pour s’occuper d’Elias. Il savait parfaitement le baigner, lui faire les soins, le changer, l’habiller et, depuis deux semaines, le nourrir tout seul.
David était ravi qu’Elise ait finalement capitulé et commencé à tirer son lait.
Elle avait hésité, elle avait eu peur qu’Elias refuse le sein, une fois habitué au biberon, plus facile à téter selon elle. Mais il passait sans rechigner de l’un à l’autre et Elise, épuisée en permanence depuis son accouchement, avait apprécié de pouvoir souffler un peu.
David avait donc hérité des repas nocturnes et s’en acquittait avec bonheur.
Il s’occupait bien de son tout petit. Et c’était important pour lui. Très important.

Ces derniers temps, il pensait beaucoup à son père. Des questions qui ne l’avaient jamais effleuré avant s’imposaient maintenant régulièrement à son esprit.
Avait-il lui aussi été un papa attentionné? Avait-il changé ses couches? L’avait-il veillé la nuit? L’avait-il nourri, promené, bercé?

L’avait-il aimé?

Non, n’est-ce pas?

On n’abandonnait pas son fils à deux ans quand on était un papa attentionné. On divorçait peut-être, d’accord, mais on ne laissait pas son garçon derrière soi comme il l’avait fait. On quittait sa femme, d’accord, mais on ne quittait pas son fils, on ne le laissait pas, on ne disparaissait pas comme il l’avait fait.

David sentit ses mâchoires se contracter et se concentra sur son fils pour enrayer ses ruminations. Lui ne ferait jamais cela. Il ne laisserait jamais tomber Elias. Il serait toujours là pour lui. Toujours. Et son fils pourrait compter sur lui, son fils pourrait s’appuyer sur lui pour grandir.

Elias avait fini son biberon.
David le cala délicatement contre son épaule et lui tapota le dos jusqu’à ce qu’il entendit son rot.
Le reprenant dans ses bras, il le maintint légèrement incliné pour contrer un éventuel reflux.

Elias vomissait souvent les premiers temps. Il était resté trois jours de plus que prévu à la maternité parce qu’il ne prenait pas assez de poids et rendait pratiquement tout le lait qu’il ingurgitait.
Elise était désespérée. Elle pleurait beaucoup et parlait d’allergie à son lait. Cela l’avait profondément perturbée qu’Elias régurgite son lait et même si David trouvait l’idée d’une allergie ridicule, il avait patiemment soutenu, rassuré et consolé sa femme. Il ne se l’était pas avoué à l’époque, mais il avait été très inquiet.

Tout cela était derrière eux à présent. Elias allait bien, il prenait régulièrement du poids et à part quelques régurgitations de temps à autre, il était en parfaite santé. Le pédiatre le leur avait confirmé l’après-midi même, à la visite des deux mois. Certes, Elias geignait souvent après les tétées ou les biberons, mais le pédiatre leur avait dit que c’était juste son système digestif qui se mettait en place.

Elias se mit à pleurer et à se tortiller. Rodé, David le retourna et glissa son avant-bras sous son ventre, comme le leur avait montré le pédiatre.
Il se leva et se mit à arpenter la pièce en caressant le dos de son fils.
En passant devant la fenêtre, il constata qu’il pleuvait.
Zut. Il espéra qu’il n’aurait pas à sortir. Deux nuits plus tôt, n’arrivant pas à endormir son fils, il avait dû se résoudre à sortir le landau et à faire un tour dans le quartier. Il s’était recouché à plus de quatre heures du matin et avait eu un mal fou à se lever le lendemain.

Il ne pouvait pas se permettre de se coucher aussi tard cette nuit. Son congé était terminé et il devait retourner au travail dans quelques heures.

Il appréhendait ce retour au bureau, après deux mois passés avec sa femme et son fils à la maison.
Comment allait-il pouvoir se concentrer en les sachant seuls à la maison? Comment allait-il pouvoir penser à autre chose qu’à son petit garçon ? Comment…

David entendit un petit bruit et constata qu’Elias avait le hoquet.

Il envisagea de réveiller sa femme pour lui demander son avis mais renonça aussitôt. Elise était invariablement de mauvaise humeur quand on la réveillait en pleine nuit.
Et puis elle lui battait froid depuis la visite chez le pédiatre.

David fronça les sourcils à ce souvenir.
Oui, il avait changé le protège-carnet de santé d’Elias sans lui en parler. Et alors?
Ce n’était pas une affaire d’état quand même?

L’ancien faisait fifille avec son gros cœur rouge. Et puis celui-là lui avait immédiatement plu, quand il l’avait vu au magasin. Vert avec des pois et des étoiles et un liseré rouge.
Il n’avait pas réfléchi. Il l’avait pris et mis sur le tapis de la caisse, à côté du paquet de couches bio qu’il était venu chercher.
Il avait oublié de lui en parler, d’accord, d’accord !
Mais franchement, cela valait-il qu’elle se mette en colère?

La réaction d’Elise l’avait énervé et pour la première fois depuis la naissance de leur fils, ils s’étaient disputés.
Elle avait TOUT choisi concernant Elias. De la couleur des murs de sa chambre à la marque de ses bodies, elle avait tout décidé toute seule. Même son prénom, c’était elle qui l’avait imposé. Oui, imposé !
Alors qu’était un pauvre protège-carnet de santé en comparaison? Pourquoi ne pouvait-il pas choisir quelque chose tout seul, lui aussi? Pourquoi n’en aurait-il pas le droit ? C’était son fils à lui aussi, après tout ! Merde à la fin !

Elise avait boudé tout le reste de l’après-midi et lui avait à peine adressé la parole au dîner. Mais il n’avait pas cédé cette fois. Il avait tenu bon. Pas question de revenir à l’ancien protège-carnet de santé. Pas question !

Il soupira et constata qu’Elias s’était finalement endormi, sans que son hoquet soit passé. Il éteignit la lampe et se dirigea lentement vers l’escalier. Tandis qu’il montait, il sentit un petit filet de bave lui couler sur l’avant-bras.

Arrivé dans la chambre, il retourna délicatement son fils, puis le coucha.
Il s’étira, hésita à retourner se coucher puis décida de patienter un peu au cas où Elias se réveillerait à nouveau. Il s’assit dans le fauteuil et regarda son fils à la lueur de la veilleuse.

Son tout petit, son garçonnet.

Le coude sur l’accoudoir, le menton dans la main, il sentit ses yeux se fermer lentement. Mais il ne bougea pas.
Il ne voulait pas laisser Elias tout seul.


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