TASTICOTTINE

Couture écrite. Et parfois se perd ici un tricot...
Ecriture

Le bon fils

LE BON FILS
– Alexandre –

La pluie tombait drue et Alexandre sentait le picotement des gouttes sur son visage. Malgré les lumières de ses cafés et restaurants, le boulevard Vincent Auriol était sombre et il n’y voyait pratiquement rien.

À chaque coup de pédale, il sentait l’eau gicler entre ses orteils. La pluie s’était infiltrée dans ses chaussures et ses chaussettes étaient mouillées.
Il pédalait pourtant vigoureusement. Il avait hâte d’arriver et à ce rythme-là, il n’aurait pas trop de retard.

Malgré ses vêtements humides, il était content d’être sur un vélo. Il avait besoin de respirer. Il se sentait oppressé depuis qu’il avait quitté l’hôpital.

Place d’Italie. Il y avait peu de circulation pour un samedi soir. Alexandre fit néanmoins le tour du rond-point avec prudence. Il n’avait aucune envie de se faire percuter par une voiture. Il tourna sur le boulevard Auguste Blanqui et retrouva la piste cyclable.

Il avait pensé que s’éloigner de l’hôpital dissiperait son trouble mais il s’était trompé. Il se sentait toujours agité, presqu’affolé même. Il se demanda s’il n’avait pas commis une énorme erreur.

Il passait devant le siège du Monde, quand il entendit le grondement du métro. Il leva vivement la tête. Il croyait que le trafic était interrompu sur la ligne 6. C’était même pour cela qu’il s’était rabattu sur un vélib, après avoir cherché un taxi en vain pendant une demi-heure.

Jurant entre ses dents, il reprit sa course.
Tant pis.
De toute façon, il était déjà trempé jusqu’aux os. Et puis il en avait à peine pour vingt minutes avant d’arriver chez Nadine. Il s’aperçut qu’il ne savait pas quelle heure il était. S’arrêtant à un feu, il sortit son téléphone portable.
Il fronça les sourcils en s’apercevant qu’il avait oublié de le rallumer après sa visite. Alix avait essayé de le joindre quatre fois durant la dernière demi-heure. Et Nadine deux fois.

Franchement contrarié, il n’écouta pas les messages qu’elles avaient laissé et téléphona à Alix.
Il tomba sur le répondeur, ce qui l’irrita. Il aurait préféré lui parler de vive voix. Il laissa un bref message.
« Ma chérie, c’est moi. Je suis désolé d’avoir loupé tes appels, mon portable était éteint. Je suis en route, là. Je.. Je ne pensais pas que ça prendrait tant de temps. Écoute… N’hésite pas à entrer sans moi. Je suis presqu’à Denfert. Je me dépêche. A tout à l’heure. Bisou »

Il envoya également un message à sa sœur « Mon portable était éteint. Navré. Suis sur le chemin. Je fais au plus vite ! » Après une brève hésitation, il ajouta « je suis allé voir Papa. Il va bien ». Il valait mieux attendre pour lui raconter son entrevue. Trop de choses s’étaient mal passées aujourd’hui et il ne voulait pas ajouter une boulette de plus à son palmarès.

Il aurait voulu remonter le temps. Il aurait voulu que la journée se déroule autrement. Il aurait voulu qu’Alix vienne avec lui. Au lieu de quoi, il avait catégoriquement refusé qu’elle l’accompagne. Il l’avait heurtée, il l’avait bien vu. Elle s’était rendue à ses arguments et avait accepté qu’ils se retrouvent devant chez Nadine à 20h. Mais il avait bien vu qu’il l’avait blessée. Et il s’en voulait terriblement.

Il aurait voulu proposer à son père de lui rendre visite le lendemain. Ça lui aurait laissé le temps de se préparer un peu. Au lieu de quoi, il avait obéï et promis de passer dans l’après-midi.

Si au moins il avait insisté au téléphone pour que son père lui dise pourquoi il voulait le voir. Au lieu de quoi, il y était allé sans savoir. Et il avait senti son appréhension grandir tandis qu’il attendait dans le couloir que l’infirmière qui s’occupait de son père quitte la chambre.

Il aurait aimé avoir le cran de tourner les talons et de s’en aller. Au lieu de quoi il était resté là, stoïque,à essayer d’entretenir une conversation aussi artificielle qu’insipide avec Sylvaine, la jeune, bien trop jeune, compagne de son père. Elle attendait aussi la fin des soins et semblait encore plus mal à l’aise que lui. Elle avait passé son temps à contempler ses chaussures et à murmurer des réponses laconiques aux questions qu’il se forçait à lui poser.

Il aurait dû écouter son cœur qui battait de plus en plus fort. Il aurait dû avoir la sagesse d’admettre qu’il avait peur. Il aurait dû reconnaître que tout allait trop vite pour lui, que tout était trop étrange pour lui. Il ne se rappelait pas la dernière fois que son père et lui s’étaient vus sans Nadine. C’était une situation tellement… Bizarre.

Alexandre ralentit sa course, accablé. Il aurait voulu dire non à son père. Ou au moins « Je vais y réfléchir ». Il avait baissé sa garde. Et il avait été touché.
Pourquoi avait-il dit oui ? Pourquoi ?

Se concentrant sur sa route, il arriva au bout de la rue Froidevaux et traversa l’avenue du Maine.

Il fallait qu’il prenne la mesure de ce qui s’était passé.
Il était entré à la suite de Sylvaine et elle était tout de suite allée se jucher sur le lit, près de son père.
Ce dernier était assis dans son lit dont le dossier était relevé. Il avait l’air fatigué mais pas affaibli comme Alexandre le craignait. Il ne l’avait pas vu depuis trois semaines et il lui trouva même plutôt bonne mine pour quelqu’un qui relevait d’une lourde opération du cœur.

Il eut à peine le temps de le saluer. Son père lui avait aussitôt servi un de ces longs discours dont il était coutumier. Il lui avait parlé de l’opération et du fait qu’il avait frôlé la mort. Il lui avait avoué sa peur et sa voix s’était voilée. Alexandre ne se souvenait pas de la dernière fois qu’il avait vu son père aussi bouleversé.

Son père avait dit qu’il ne voulait plus se sentir seul. Et aussi qu’il ne voulait plus perdre de temps. Il voulait se remarier. Avec Sylvaine.

Alexandre en était resté comme deux ronds de flan. Et il n’était pas revenu de sa surprise que son père lui avait annoncé qu’il voulait qu’il soit son témoin. Il voulait que lui, Alexandre, soit son témoin.
Son père avait dit que c’était très important pour lui. Son père avait dit « S’il te plaît Alexandre ». Il avait répété tout doucement « s’il te plaît ».

Et Alexandre avait dit oui.

Sans hésiter, sans réfléchir et d’une voix qu’il aurait voulue plus ferme.

Il avait dit oui et il l’avait regretté aussitôt que les mots avaient franchi ses lèvres.
Il n’aurait pas dû se laisser entraîner, il n’aurait pas dû répondre avant d’avoir repris pied, avant d’avoir des réponses à ses questions.

Il avait accepté et aussitôt le charme fut rompu. Son père était redevenu celui qu’il avait toujours connu, cet étranger au regard énigmatique. Il s’était tourné vers Sylvaine et lui avait souri en lui prenant la main.

Alexandre avait alors compris que pour son père, l’affaire était réglée. Il avait fait ce que son père attendait de lui, en bon fils qu’il était. Qu’y avait-il à ajouter ?
Il avait perçu l’agacement de son père lorsqu’il lui avait posé des questions et aussi sa réticence à répondre.
« Non, ta mère ne le sait pas encore… Non, Nadine non plus… On te donnera la date, ne t’en fais pas. Bon… Eh bien…»

Son père l’avait congédié. L’avait-il seulement remercié d’avoir accepté ? Alexandre avait beau revisiter ses souvenirs, il ne s’en rappelait pas. Et il aurait voulu que ça ne lui fasse rien.

La pluie tombait moins drue et Alexandre quitta la place de Catalogne par la rue Alain. Il regrettait de s’être engouffré dans l’émotion du moment. Il avait la désagréable sensation d’avoir été dupé. Au fond, il ne voulait pas cautionner le mariage de son père avec une fille d’à peine 25 ans.

Il ne savait rien de cette Sylvaine. Rien du tout, en réalité. Il réalisa soudain que son père n’avait parlé que de lui et de ses besoins. Il n’avait jamais été question d’elle. Ni d’elle ni d’amour, d’ailleurs.

Alexandre prit la rue de Vouillé et passa sous le pont. Il n’aimait pas ce pont et il accéléra. Il y était presque. Nadine allait le tuer pour son heure et quart de retard. Mais il avait l’impression qu’auprès d’elle, il serait enfin à l’abri, comme quand ils étaient petits. Enfin.

Il allait avoir une belle-mère de vingt cinq ans. Cette gamine allait devenir la femme de son père. Ça lui paraissait tellement inconcevable qu’il en gloussa.
Peut-être allait-il avoir des frères et sœurs ?

Devenir grand frère à 38 ans. C’était totalement grotesque.

Qu’est-ce qu’elle trouvait à ce vieillard ? Il n’était pas beau. Il n’était même pas riche, à ce qu’en savait Alexandre. Et il ne pouvait pas concevoir qu’on soit amoureux de ce monstre d’égoïsme qu’était son père. Qu’est-ce qu’elle lui trouvait donc ?
Il avait beau chercher et échafauder des hypothèses, il ne trouvait pas de réponse crédible à sa question.

Il mit fin à son questionnement quand il arriva sur la place Charles Vallin. La pluie avait complètement cessé et il repéra immédiatement un emplacement libre à la borne Vélib. La chance semblait enfin tourner en sa faveur.
Il gara son vélo et descendit la rue de la Convention en courant.

Finalement, le trajet sous la pluie lui avait fait du bien. Il avait enfin la sensation d’avoir retrouvé ses esprits.

Il ne pouvait pas faire ça. Il ne pouvait pas participer à cette mascarade.

Il ne voulait pas.

Il entendit la musique bien avant d’arriver dans le passage. La soirée battait son plein apparement. Il appuya sur la sonnette. Il était quasi euphorique d’être arrivé. Et complètement transi aussi.

Il éternua deux fois. Et alors que la porte s’ouvrait, il murmura « Que les tiennes durent toujours ».

Demain, il appellerait son père pour lui dire qu’il avait changé d’avis, qu’il refusait d’être son témoin.
Ou plutôt, il irait le lui dire en face. Il irait avec Alix.

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