TASTICOTTINE

Couture écrite. Et parfois se perd ici un tricot...
Couture à poussins

Le coeur du baobab

Lorsqu’elle entre dans la case de sa mère, Mariam a le cœur qui lui fait mal, tant il cogne dans sa poitrine.

La lampe à pétrole, posée par terre à côté d’une malle, éclaire la silhouette de sa mère, assise sur le lit, face au mur et tournant le dos à la porte. Entendant du bruit derrière elle, cette dernière se retourne et essuie son visage. Binta a les yeux rouges à force d’avoir pleuré.

Se forçant à sourire, elle invite sa fille à s’asseoir. Elle va farfouiller dans la cantine en fer au pied de son lit et en extirpe un morceau de tissu soigneusement plié. C’est un coupon de wax vert à motifs bordeaux que Mariam n’a jamais vu. Binta s’assied à côté d’elle, pose le coupon sur ses genoux et se met à le lisser en parlant.

« – Sais-tu pourquoi les troncs des baobabs sont si gros, ma fille ? » lui demande t’elle  d’une voix enrouée.

Mariam, qui a baissé les yeux, lève son regard triste vers sa mère et secoue lentement la tête.

« -Les baobabs ont un tronc très gros parce qu’ils contiennent des histoires et des secrets. Le baobab qui est à l’entrée de notre village est énorme parce qu’il renferme dans son tronc toute la mémoire de ce lieu depuis sa création. Il connaît l’histoire de Sidia, qu’on croyait mort dans la brousse et qui réapparut deux mois plus tard, celle d’Amadou qui trouva un matin un vélo orné d’un gros nœud rouge devant sa case, celle de Khady qui épousa un djinn, celle d’Ousmane qui captura un caïman à mains nues et toutes les autres jusqu’à celles du fondateur du village. »

Binta reprend son souffle et poursuit :
«Notre baobab est généreux, tu sais ? Il est prêt à partager son savoir avec qui veut bien l’écouter. Alors j’ai glissé ce coupon de tissu entre ses racines et je l’ai laissé là toute une nuit, pour qu’il recueille tout ces secrets et toutes ces histoires. C’est mon cadeau pour l’enfant dans ton ventre. Quand tu l’envelopperas dedans, ce pagne lui contera les histoires du village. Ton petit connaîtra les siens, ton petit saura d’où il vient. Et peut-être… Peut-être que ce pagne lui parlera de moi, aussi. »

Sa voix se brise sur ces derniers mots. Elle tend le tissu à sa fille et se remet à pleurer.

Parce que Mariam s’en va.
Sa fille unique quitte le village ce soir. Elle part à Dakar rejoindre Moktar, le futur père du bébé, l’homme qu’elle a toujours aimé, l’homme à qui son père a refusé sa main. Pourtant Moktar a réussi, Moktar a fait son chemin dans la vie, Moktar est un bon parti. Mais il est descendant de forgeron et pour le père de Mariam, chef du village et héritier d’une lignée de notables, il est indigne de sa famille.

Mariam s’en va. C’est sa mère qui le lui a suggéré, le jour où Mariam lui avait avoué qu’elle attendait un bébé. « Va t’en le rejoindre » lui avait-elle dit. « J’ai de quoi payer ton voyage, va donc le rejoindre ». Mariam avait pleuré.

Et ce soir encore, Mariam sanglote dans les bras de sa mère.

Mariam s’en va. Elle qui n’a jamais quitté son village, elle qui n’a jamais désobéi à son père, elle qui ne s’est jamais éloignée de sa mère va prendre le bus pour la capitale. Elle ne reviendra pas. Elle sait bien qu’on ne lui pardonnera pas. Elle sait bien que l’honneur n’a pas de prix.

Mariam s’en va et ça lui déchire le cœur de quitter sa mère. Sa mère qui n’a qu’elle dans la vie, sa mère qui est la risée de ses coépouses, celle qui n’a pas de garçons, celle dont l’époux s’est détourné, la malformée qui ne sait pas enfanter. C’est elle qu’on blâmera quand on découvrira la fuite de Mariam. Ce sont toujours les mères qui paient le prix des actions de leurs enfants. Qui va s’occuper d’elle quand Mariam ne sera plus là ? Qui va la protéger ?

Mariam s’agrippe à sa mère et laisse échapper une plainte sourde. Binta la serre contre elle et lui chantonne une berceuse en lui caressant les cheveux. Sa voix tremble mais elle chante jusqu’au bout. Puis elle s’écarte un peu, essuie les joues de sa fille et cherche son regard.
Elle égrène une prière puis des vœux à haute voix pour sa fille qui répond « Amin » à chacun d’entre eux. Quand elle a fini, elle lui dit dans un souffle qu’elle l’aime et qu’elle veut qu’elle soit heureuse. Puis elle se penche sous son lit et en retire un petit sac qui contient toutes ses économies. Refermant les doigts de sa fille dessus, elle lui sourit. Elle caresse son ventre et lui dit « J’espère que ce sera une fille ».

Mariam a les yeux douloureux. Elle regarde attentivement sa mère, elle enregistre ses rides, ses cheveux blancs que ne cache pas bien son foulard posé de travers sur sa tête, ses gris-gris pris dans ses tresses plates, la brillance de ses yeux, son sourire fatigué et ses mains noueuses.
Elle promet de lui écrire, elle promet de la faire venir à Dakar, quand elle sera installée. Elle promet d’utiliser le pagne et elle remercie encore.

Binta se lève, se dirige vers un coin de sa case et revient donner à sa fille un paquet qui contient de la nourriture et une grande tasse en plastique munie d’un couvercle, qui renferme du lait caillé. « Pour le voyage » lui dit-elle.

Puis elle soupire, va vers la porte, écarte le rideau qui barre l’entrée de sa case et regarde à l’extérieur. Il fait nuit noire et la voie est libre. Elle fait signe à sa fille qui la rejoint, l’embrasse longuement sur le front, la serre encore très fort et la pousse en murmurant « Va, maintenant. ».

Mariam s’en va. Elle serre le pagne de sa mère contre elle, saisit son baluchon qu’elle avait posé près de la porte, puis se coule dans l’obscurité. Elle a les jambes raides. Elle contourne la case de sa mère, jette un regard par la petite fenêtre qui donne sur le verger derrière la case et voit sa mère aller se rasseoir sur son lit, les yeux dans le vague, des larmes coulant doucement sur ses joues. Son cœur se serre et l’idée de renoncer lui traverse l’esprit. Mais elle remarque alors que sa mère sourit aussi.

Alors elle s’en va, le cœur et le ventre pleins d’espoir et de promesses. Elle pense au bébé qu’elle porte, elle pense à Moktar qui l’attend, elle pense à sa vie à Dakar et elle s’interdit de pleurer.

Elle ne se retourne qu’une fois, pour regarder le majestueux baobab qu’elle devine dans le noir. Puis elle hâte le pas et rejoint la route loin des regards.

J’avais cette turbulette en tête depuis le mois de Novembre dernier au moins. J’avais tout le matériel depuis début Décembre. La naissance de Nayah m’a fait mettre la chose de côté. En plus, je n’avais ni l’envie, ni l’énergie, ni le temps de me remettre à coudre durant les premières semaines de ma nouvelle vie de maman. D’autant que j’hésitais sur les tissus, que je cherchais un moyen de modifier le patron pour rendre cette turbulette plus pratique et que je redoutais de me lancer dans une galère avec mes envies de croquet. Et puis un jour, je m’y suis remise pendant que CharmingPrince pouponnait. J’ai envoyé valser mes hésitations et j’ai cousu cette turbulette pour ma poussinnette.


Matériaux utilisés:
Wax (acheté à une copine il y a deux ans), coton écru (offert par la belle-mère de ma copine Rolk), popeline bordeaux (Tissus Reine), biais (Fil 2000), croquet (Modes et Travaux)


Challenges et défis:
– Me remettre à la couture (et chasser cette crainte que j’avais « perdu » ma capacité à coudre, au bout de plusieurs mois d’inactivité).
– Arriver à trouver assez de temps pour finir cette turbulette avant l’été.
– Faire un appliqué bordé de croquet


Fil conducteur:
La turbulette Pomme de Citronille. Cette turbulette me fait de l’oeil depuis que ma copine Morgann en a acheté le patron l’an dernier.


Bifurcations:
– J’ai utilisé une marge de couture d’1 cm au lieu des 1,5 cm préconisés dans les explications. Il n’y a rien à faire, 1,5 cm, c’est un boulevard pour moi, je n’arrive pas à m’y faire.
– J’ai assemblé le molleton avec la doublure et non avec le tissu du dessus. Je ne pense pas que ça change grand-chose, seulement je suis habituée à procéder ainsi.

Ce qui m’a franchement plu:
– Constater que finalement, la couture, c’est comme le vélo: on n’oublie pas. Et j’ai aimé décalquer mon patron, le reporter sur les tissus, couper les tissus, épingler, toutes les étapes qui d’habitude me laissent indifférente ou presque.
– J’aime beaucoup le modèle Pomme. Il est globalement facile à faire, malgré la partie un peu acrobatique où on retourne le tout en passant par les coutures d’épaule (là, il ne faut pas se poser de question et suivre aveuglément les indications, coupinette, autrement, si on cherche un autre moyen, on y est encore dix ans après).
– Aller au bout de mon envie de fioritures et mettre du croquet autour de l’appliqué.


Ce qui m’a franchement barbée:
– J’ai ramé avec mon appliqué bordé de croquet. J’ai thermocollé un morceau de wax avec du thermocollant simple face, j’ai découpé le coeur dedans et puis j’ai voulu border la chose avec le croquet qui, comme tu peux le voir coupine, est tout piti, tout fin. J’ai donc décidé de le coller au bord du coeur. J’ai farfouillé dans mes affaires, trouvé une bombe de colle et tenté de ne mettre de la colle qu’au bord de mon appliqué. J’ai vite abandonné, vu que j’en ai mis partout et que je risquais de déborder sur l’endroit de l’appliqué. Prenant mon courage à deux mains, j’ai décidé de le coudre à un millimètre du bord et j’ai mis je ne sais combien d’épingles en me doutant d’avance de la galère que ça allait être. J’ai donc laissé la chose de côté. Le lendemain, pleine d’énergie, je suis revenue à mon appliqué. Et ô joie, j’ai constaté que la colle que j’avais mis avait pris et que le croquet était finalement collé au coeur. Je n’ai eu qu’à coudre l’appliqué ainsi formé sur mon tissu. J’ai eu de la chance mais je sens bien que ce n’était pas la bonne manière.
– Assembler le bas de la turbulette. Ça fait 9 épaisseurs, dont du molleton, à assembler ensemble. Tout cela bougeait beaucoup, m’empêchant d’être précise et j’ai fini par bâtir chaque pan (3 épaisseurs) au préalable, pour obtenir quelque chose de manipulable.
– Les lanières à fixer au milieu du devant qui est en dessous impliquent de prendre toutes les épaisseurs (le tissu, le molleton et la doublure) ensemble. Et évidemment, la doublure molletonnée glissait par rapport au tissu. Ce qui fait qu’à l’intérieur, ça faisait des plis tout moches et bien énervants. J’ai dû m’y reprendre à deux ou trois fois par lanière pour arriver à un résultat satisfaisant.


Ce qu’on peut retenir de tout ça / Si je devais recommencer:
– Pour cette turbulette, je suis contente d’avoir utilisé du vrai molleton et non de la polaire comme je fais d’habitude. La polaire aurait été trop rigide et la turbulette aurait été trop compliquée à maintenir ouverte (sans parler d’y mettre le bébé-enfin-endormi-qu’on-ne-veut-surtout-pas-réveiller).
– Ma copine Morgann m’avait prévenue justement qu’il était malaisé de mettre son bébé dans cette turbulette, l’ouverture n’étant pas des plus pratiques. J’avais réfléchi à des modifications pour éviter ce problème et j’ai fini par laisser tomber, faute de trouver quelque chose de satisfaisant et surtout à cause d’une grosse flemme de modifier profondément le patron. Quand je recommencerai (parce que je compte utiliser ce modèle pour une version estivale), je tâcherai de mettre une fermeture éclair sur le côté et des ouvertures aux épaules. Je garderai le cache-coeur que forment les deux pans de devant (c’est ce qui me plaît dans ce patron), mais en trompe-l’oeil.
– Je la rallongerai un peu. Elle est plus petite que la turbulette des Intemporels pour Bébés et je sens qu’elle ne va pas servir au delà du 6e mois de ma coquelicote, cette turbulette.
– Je ferais autrement pour l’appliqué. Je pense que je collerais le croquet autour du coeur découpé dans le tissu, puis que j’utiliserais du thermocollant double-face pour l’appliquer sur le tissu. Ca devrait être plus propre.


La p’tite idée qui fait du bien:
Aujourd’hui, il n’y en a pas, coupinette. Navrée.

24 Comment

  1. Plein de bonnes idées (coeur, croquet…) et de si jolis tissus, superbe petite turbulette !
    En plus, on passe un joli moment avec cette nouvelle petite histoire ! merci à toi !

  2. Elle est adorable cette turbulette ! J’aime beaucoup le choix de couleurs et les tissus, et franchement ça valait la peine d’en baver un peu avec l’appliqué parce qu’il est super mimi…

    Bon je note le coté pas pratique de la forme croisée, c’est dommage…

  3. Merci Guinette! Ravie qu’elle te plaise 🙂

    Merci Milou! 😀

    Merci beaucoup Mime!

    Merci Céline! Contente aussi d’avoir trouvé et le temps et l’énergie d’écrire une historiette. Ca a été nettement plus dur de me remettre à écrire que de me remettre à coudre.

    Non, merci à toi Christèlie! Je suis contente que la turbulette et l’histoire t’aient plues. 🙂

    Mille mercis Sophie!
    Hélas, c’est vrai de vrai que ce n’est pas pratique, la forme croisée. Le nombre de fois où on a réveillé la poussinnette endormie en essayant de la mettre délicatement dedans… 🙁
    Je crois que ce modèle est plus adapté aux bébés plus grands, ceux qu’on n’a pas besoin d’endormir au préalable pour les coucher, genre minimum 4 mois, tu vois?

  4. Elle est superbe et j’aime toujours autant ta manière de raconter les choses… Tu me rassures sur le fait que même après quelques temps d’inactivité on peut se relancer sans souci car ici, tu le sais, les derniers mois n’ont pas été très productifs (^_^)
    Bravo à toi et bisette à Nayah la Belle

  5. Merci Gabrielle! Contente de te rassurer et puis avec tes doigts de fées, je suis convaincue de ton retour en force dès la fin des soucis de ta choupounette. Elle va mieux?

    Merci Nana Portenawak! A l’époque où j’ai cousu cette turbulette, je priais pour de longues plages de sommeil de ma poupette. Et enfin, enfin, enfin!!! On en est à la phase où elle dort 12h par nuit et 3 ou 4 heures pendant la sieste. 😀

    Merci Lathelize! Ton commentaire me fait tout doux au coeur. Bisous!

    Rho merci Sabrina! Ton commentaire me fait bien plaisir!

    Bienvenue ici Angéline au doux prénom! Merci beaucoup, je suis très contente que mon blog te plaise.
    Je file voir chez toi. 🙂
    A bientôt!

    Rhouuuu (je roucoule). Merci Red!

  6. Ah! Contente de te relire 🙂
    Bon, j’ai essuyé discrètement ma petite larme au bureau, ce matin… Merci pour cette histoire, et merci de nous avoir montré ta turbulette.

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