Je vais mieux coupine.

Bon, ce n’est pas exactement la liesse, légèreté et insouciance sont encore hors de ma portée, mais je vais mieux.
Mon ciel s’éclaircit malgré le gris d’une tristesse encore bien présente. La pluie drue a laissé la place à une bruine discrète qui dure toute la journée et que, du coup, je ne remarque presque plus. Un peu comme le temps en Belgique en fait, tu vois ? (Pardon coupine Belge mais il faut dire ce qui est : la petite bruine froide servie sous un ciel gris plombé et qui dure des jours et des jours, c’est souvent ton lot non ?).

Victoria Blazer (By Hand London) en taille 8
Jacquard à paillettes (Bennytex)
Cotonnade à motifs (Des Petits Hauts)
doublure antistatique (Tissus Reine)
boutons recouverts (Fil 2000)
passepoil (Mercerie de Charonne)

Bref, l’essentiel c’est que je vais mieux.

Je vais mieux grâce à toi déjà, coupine et je te remercie pour tes mots de consolation et d’empathie, ici, par mail, téléphone ou face à face. Ils m’ont fait beaucoup de bien. Dans un monde qui devient de plus en plus indifférent, ces élans m’ont réchauffé le cœur.


Et c’est là que je prends conscience du fait que mon trousseau de clés est vraiment lourd (alors que je ne me sers pas de la moitié des clés que je trimballe dessus)

Je vais mieux aussi parce que le mois de Mars a été clément avec moi sur tous les fronts. Le sort, les mauvaises nouvelles, l’adversité et tous leurs copains du même acabit m’ont épargnée et je leur en sais gré. Ça m’a fait des vacances.

Même en couture, Mars fut un mois miséricordieux. Pas de drame, pas de lutte, pas de crispation. Ce fut une période totalement inédite en Tasticottie.

Tu te souviens peut-être qu’en Mars je devais coudre une veste pour ma « Garde-Robe capsule 2017 » ? Bon.
Tu te souviens peut-être aussi que dans mon calendrier alternant projets simples et projets complexes, cette veste était estampillée « maousse projet » ?
Et bien, le Victoria Blazer de By Hand London fut tout sauf un « maousse projet ».

En fait, coudre cette veste a été d’une facilité stupéfiante. Suspecte, même, pour tout te dire.
Coudre cette veste, coupinette, ça a été comme conduire sur une route toute droite à travers un paysage tout plat. Un peu comme les autoroutes en Belgique en fait, tu vois ? (ne proteste pas, coupine Belge : énoncer des vérités n’est pas s’acharner).

Et ça, je ne m’y attendais pas du tout.

J’étais arrivée dans mon armure étincelante, juchée sur mon beau destrier, l’épée affutée et prête à en découdre.

Je n’avais jamais cousu ce modèle, je voulais doubler les manches, ajouter des boutons recouverts et assaisonner le tout de passepoil alors je m’attendais à une belle bataille. Et même si je ne doutais pas de ma victoire finale, j’étais prête pour une lutte de tous les instants. On parlait d’une veste quand même, ça allait forcément être saignant !

Donc je me mis en garde. Et là, sans crier gare, Victoria me tendit une fleur : elle était déjà décalquée (Momo a retrouvé son patron et me l’a passé). Mouais, j’étais prévenue alors je ne me suis pas laissé attendrir et j’ai attaqué bille en tête.

La gourgandine ne m’opposa aucune résistance. Au contraire, elle fit mine de me faciliter la tâche. J’ai coupé ses pièces sans problème dans un jacquard de chez Bennytex qui certes s’effilochait, histoire de me donner un peu de fil à retordre, mais tellement peu qu’il en perdait toute sa crédibilité. J’ai coupé les pièces de doublure dans une cotonnade légère achetée il y a des années à une vente de coupons Des Petits Hauts et là encore aucune bagarre.

Bon.

A ce stade-là, je n’étais pas encore déstabilisée, à peine interpellée. On en était à la coupe du tissu, Victoria l’anglaise la jouait docile, c’était forcément pour endormir ma méfiance et me prendre à revers ensuite.

C’est pourquoi tous mes sens étaient en alerte quand j’ai abordé les drôles de pinces qui faisaient tout le tour de l’encolure et formaient, l’air de rien, comme un pied de col au dos de la veste. Mais là encore, point de mêlée, ça s’est passé comme sur des roulettes.

Bon, je t’épargne la couture des poches et la pose du passepoil au col, aux poignets et aux revers de Victoria, il n’y a rien à en dire, aucune empoignade, pas même une petite bousculade à te raconter. C’était franchement plan-plan.

Je poste en retard (force est de le constater) mais j’ai terminé ma veste le 26 Mars. Et si j’étais bien contente du résultat, j’éprouvais aussi un drôle de sentiment que j’ai mis un bout de temps à reconnaître : de la frustration. Ben oui quoi, pas la moindre querelle à se mettre sous la dent. On n’était pas censées se battre, Vic et moi ?
Parce que sinon, qu’est-ce qu’on foutait à Waterloo (morne plaine à Braine-L’Alleud et pas loin de Rhodes-Saint-Genèse) (en Belgique en fait, tu vois ?) (Poke coupine Belge) alors ?

Je ne sais pas qui a dit le premier qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire mais il avait sacrément raison coupinette. Je me plains à longueur de posts de mes galères en couture, je te détaille les affres dans lesquelles je me débats à chaque fois que je couds quelque chose, mais au fond j’aime ça.

Me jeter dans la mêlée, prendre un coup de « c’est trop serré », contre-attaquer au découd-vite, peiner à gérer un embu trop généreux, dégainer mon fil à bâtir, contourner les difficultés, dompter les plis disgracieux, montrer de quoi je suis capable quoi, c’est ça le sel de la couture !

Moi c’est la bagarre qui me fait vibrer, les coups de théâtre, les retournements de situation, les combats à mains nues dont on sort échevelée, essoufflée et sacrément fière d’avoir finalement vaincu. Mon truc à moi ce sont les corps à corps passionnés quoi !

Du coup, cette victoire sans coup férir m’a franchement déconcertée.
Et ça m’a amenée à m’interroger sur la notion de difficulté. Au fond, c’est quoi un modèle « difficile à coudre » ?

C’est une question qu’on me pose souvent à la boutique : « Et ce patron-là, il est difficile à coudre ou pas ? ». A chaque fois, je suis prise de court et je réponds « ça dépend ». Parce que oui, ça dépend. Du patron, du tissu et de la couturière, à mon avis. Décortiquons la chose, tu veux ?

Si le patron comporte un nombre de pièces qui dépasse la douzaine, ça va être long à couper et à assembler. Si le vêtement final est doublé, on double la mise. Si le patron comporte des points techniques de haute volée (du genre poches passepoilées), le score augmente encore. Si on doit le modifier pour le personnaliser ou pour qu’il tombe parfaitement bien sur soi, ça peut vite grimper aussi.

Niveau tissu, si on a porté son choix sur une étoffe bien glissante, ça va être plus dur à coudre que si on opte pour un coton franc du collier. Si le tissage, les motifs ou la matière rendent le marquage (des pinces par exemple) difficile, on peinera aussi clairement plus.

Et puis la couturière est également à prendre en compte dans l’équation. Quelqu’un qui en est à son huitième manteau va se balader sur le neuvième alors qu’une débutante va trébucher sur à peu près toutes les étapes de la confection de son premier, ça paraît évident. Et puis le niveau de forme importe aussi : si on sort de trois nuits blanches, on va sans doute faire bien plus de boulettes que si on revient d’une semaine de repos à la campagne.
Bref, comme je disais, ça dépend.

Si j’évalue Victoria avec ces critères (car de la science vient la lumière), ça donne : 7 pièces de patron pour 19 morceaux de tissu au total. Ça fait beaucoup mais je savais que la taille 8 m’irait parfaitement puisque j’avais le modèle cousu par Momo comme exemple. Donc pas de tâtonnements pour le tombé. En plus, il n’y avait aucune difficulté technique à part la drôle de pince. Qui n’était au final qu’une pince. La doublure des manches n’était pas franchement une modification, l’embu était tellement faible que je n’ai même pas bâti ni soutenu les têtes de manches. Donc score nul sur le patron.

Mon jacquard noir à motifs texturés bleu nuit et à paillettes était civilisé. Impavide, il n’a pas bronché quand j’ai tracé puis coupé mes pièces. Pareil pour le coton Des Petits Hauts qui a accueilli mes tracés et mes ciseaux avec bienveillance. Aucune galère donc.

Et enfin, sans être dans une forme olympique, j’avais une bonne frite. Un peu comme celles de la place Flagey en Belgique en fait, tu vois ? (oui bon d’accord d’accord… j’arrête) et j’avais déjà cousu plusieurs vestes. Donc là non plus, pas de difficulté à surmonter.

Et voilà donc le pot aux roses ! Victoria était donc finalement une petite joueuse, vu son faible score. Pas étonnant qu’elle ait capitulé dès le départ en fait.
Bon, il n’y avait pas que la peur de perdre la face dans son refus de se battre. Elle a bon fond aussi. A peine avais-je fini de la coudre qu’elle me faisait un gros câlin en s’enroulant gentiment autour de moi. Je crois que c’est dans sa nature de préférer la coopération au conflit et la tendresse à l’opposition. Et ma foi, je suis assez séduite par sa conception des relations.

Bon ben sur ces bonnes paroles, ça te dit d’aller boire un coup ? Oui ?
Alors ne bouge pas, je range le patron dans une farde, on passe au distribank retirer des sous et je te paye une Kriek sur la Grand-Place. T’as ton GSM sur toi ? Tu peux appeler pour réserver ? Il y a un rayon de soleil, là, et pour une fois qu’il fait beau, j’ai peur que les terrasses soient blindées.

24 commentaires éclaires sur “Le plat pays

  1. Magnifique veste, toute en passepoil et en jacquard d’une couleur magnifique (deux fois de suite du bleu !!). Je suis bien contente de voir que le moral et le peps sont en train de revenir, le dernier post m’ayant fait monter les larmes aux yeux. Plein de chaleur et plein de coutures !!

    1. Merci beaucoup Juliette! Ca me fait bien plaisir. Et maintenant que je te suis sur Instagram, je vais pouvoir voir toutes les cousettes magnifiques que tu as prévues. Et je sens que ça va me mettre du baume au coeur, ça aussi!

  2. Tant mieux si Mars a été clément pour toi et je te souhaite que les mois à venir le soient tout autant…… puis l’été fera son oeuvre !
    Ta prose est toujours agréable à lire et ta veste est superbe ! je vais de ce pas m’intéresser à ce patron en espérant que Vic sera aussi sympa avec moi !
    Tu es dans le bleu……et cela te va très bien, bravo et merci pour le partage ! Bonne continuation !

    1. Merci Martine! C’est vrai que je fais une légère finette sur le bleu en ce moment. 🙂
      Je croise les doigts pour que tu aies raison pour les mois à venir. Et j’espère moi aussi que Vic sera sympa avec toi.
      A très vite!

  3. quelle couleur, j’adore! comme celle du ciel de Blankenberg, non? 😉
    elle est juste pacifiste Victoria, et ça, ça fait aussi du bien en ces périodes de « moi, je », comme quand on ferme la porte et qu’on laisse le brouhaha dehors.

  4. Magnifique cette veste, si elle m’apportait un peu de réconfort j’essayerais bien de la faire.
    Tu as bien mérité une couture sans prise de tête, comme quoi tout est possible.
    Merci encore pour tes jolis commentaires si agréables à lire.
    Le soleil sera bientôt de retour, il ne fermera pas toutes les plaies mais il les rendra plus douces.
    Amicalement
    Claude

    1. Merci à toi pour tes mots si doux Claude. Je te souhaite de trouver quelque chose à coudre qui te réconforte aussi beaucoup et en attendant, je t’envoie une brassée de bisous.

  5. Comme tu écris bien!… C’est toujours un régal de te lire. Je suis ravie de voir que tu vas mieux et que tu parviens peu à peu à surmonter ta peine. Ta veste est magnifique, elle te va très bien mais ne te dévalorise pas tant: ce n’est pas le modèle qui n’est pas difficile à coudre, c’est toi qui es une couturière de talent. Nuance. Bon week-end à toi 🙂

  6. Sans histoire peut-être, et tu réussis à en faire tout un périple très drôle à lire!!!
    Pas trop mon style, je la trouve superbe sur toi, et parfois quand même, c’est bien quand une couture « technique » se passe sans accroc, non?

  7. C’est beau et c’est bon de te lire Coupinette! Ta veste sans tirette est très tof. Et les clins d’œil au moins plats des plats pays (prend ton vélo seulement) m’ont donné envie d’aller boire une bière place flagey avec des frites (mes cuisses ne te remercient pas). Des bises!

  8. J’avais été émue par ton post précédent, et cela me semble difficile de trouver des mots justes pour quelqu’un qu’on ne connaît pas, même si à travers un blog, on devine un bout de cette personne… Quoi qu’il en soit, je t’envoie encore toutes mes pensées, pour le bout de chemin qui te reste à parcourir…
    Quant à la veste, à l’article, c’est toujours un plaisir de vous retrouver, toi et tes créations !

  9. Très chouette veste ! Bravo !
    Et en tant que coupine belge, je conseillerais encore, pour parfaire les belgicismes: « tu peux SONNER pour réserver » ;-))))))
    Merci aussi de nous faire sourire à chaque coin de phrase, et belle semaine!

  10. Très chouette veste ! Moi j’aime bien quand une cousette se passe sans accroc, j’ai l’impression d’être une grande couturière qui maîtrise (alors oui, je sais, avec un patron et un tissu qui se laissent faire, c’est plus facile ! Mais ça fait quand même du bien à l’estime de soi).
    Contente de voir que tu vas mieux. Et avec les beaux jours, ça ira de mieux en mieux.

  11. Une très jolie veste qui te va à ravir… Ca fait du bien quand « un plan se déroule sans accroc ! », ce qui ne signifie pas que cette pièce est facile à coudre, mais juste que tu l’as maitrisée avec classe !

  12. Ça fait un bon bout de temps que je ne couds plus, et c’est bien dommage parce que cette veste est super chouette !
    Mais si je vous suis, c’est surtout pour votre jolie prose et votre humour : un régal.
    Je suis heureuse que vous alliez mieux, et je vous souhaite un magnifique printemps ensoleillé !

  13. Bonsoir coupine
    Allez j ose t appeler coupine car ce si beau sourire après avoir lu ton post précédent m inspire de me laisser aller à cette familiarité …..
    C est beau c est bon de savoir que malgré la brume du dehors et du dedans une petite éclaircie tente d éclore ….
    Pour éclairer ton ciel je t envoie de tendres rayons de soleil de ma Guadeloupe …..
    Continue à livrer ces batailles et nous les conter avec ton talent ô combien agréable à lire et voir …
    Ama

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