Le voyage de noces

IMG_1839Châle « Stockinette Haruni » – Emily Ross (modèle gratuit sur Ravelry)
Laine Pure Alpaca de Cascade Yarns coloris rouge – Laine et Tricot – 3 écheveaux

On commencera par Tokyo.
C’est plus pratique. On n’y restera que quelques jours. Il y a tant à voir au Japon. Et trois semaines, ça passe très vite, finalement. Il faut absolument qu’on aille à Kyoto, il y a de magnifiques temples à visiter. Et puis je tiens à voir le Mont Fuji. Toi tu veux absolument aller du côté de la mer intérieure et aussi visiter Okinawa. Qu’est-ce qu’on fait pour Hiroshima ? Je ne suis pas sure d’avoir envie d’y aller. Nagasaki c’est pareil, je me tâte un peu. Tu en penses quoi, toi ? De toute façon, on a dit moitié villes, moitié campagne.
Un bon itinéraire est un itinéraire équilibré. Tu te souviens, ils le disent dans le guide.

On parle de ce voyage au Japon à chaque fois que je viens te voir.

IMG_1844Je n’aimais pas la version d’origine, coupinette, trop de dentelle tue la dentelle et fait drôlement vieillot. Quelle ne fut ma joie de tomber sur cette variante, plus dense et plus sobre.

Il suffit que tes yeux tombent sur mon châle pour que tu commences à parler de notre futur voyage. Quelle bonne idée que ce châle rouge ! Tu te rappelles ? Tu me l’as offert pour me faire deviner la destination de notre voyage de noces. J’ai tout de suite compris, tu penses, depuis le temps qu’on en parlait, du Japon ! Les feuilles rouges ! L’érable du Japon, bien sûr !

Le Japon !

Oh là là, comme j’ai été contente, tu te souviens ? Je faisais des bonds en battant des mains. Et toi, tu riais, tu riais, tu riais !

On a attendu pour le faire, ce voyage. On a attendu d’être installés. On a attendu que tu sois confirmé dans ton emploi à la Mairie. La sécurité de l’emploi, aussi humble soit-il, c’est important. On a attendu que les enfants grandissent. On a attendu qu’ils finissent leurs études. Et on a attendu d’avoir fini de payer l’appartement.

IMG_1836Les dimensions sont impecs de chez nickel.Le châle est bien enveloppant comme j’aime.

Certains se marient à la fin de leur vie. Nous, nous allions faire notre voyage de noces à la retraite, si ça continuait comme ça. Tu te rappelles comme on en plaisantait, à force de repousser encore notre belle aventure ?

On se consolait en peaufinant le parcours qu’on allait faire. Ah ça, on le préparait avec plaisir, notre beau voyage au Japon.

Tous les deux ou trois soirs, quand les enfants étaient au lit, on sortait la carte du Japon et on revoyait notre itinéraire. Toi, tu te mettais devant l’ordinateur, moi j’ouvrais les guides de voyage et hop, on s’envolait vers le pays du Soleil Levant. On commençait toujours par Tokyo. Autant atterrir là-bas, c’était plus pratique. Et puis les billets pour Tokyo étaient moins chers que ceux pour Okinawa.

Tu voulais absolument passer à Kanazawa et je levais les yeux au ciel. Je mettais Kamakura en priorité sur ma liste et tu me traitais de touriste de base. On se disputait sur la visite d’Hiroshima, on se réconciliait en évoquant Hokkaido. On passait des heures délicieuses à faire et à défaire notre voyage en attendant d’y aller pour de bon.

IMG_1845Je m’en faisais tout un monde, mais le motif est plutôt accessible. J’ai même eu l’audace de tricoter dans le métro et je ne me suis pas trompée très souvent, au final.

On a attendu si longtemps…
Et maintenant, ce beau voyage au Japon, ils disent qu’on ne pourra pas le faire. Ils disent qu’on ne pourra jamais le faire.

Oh ! Les médecins ne me découragent pas. Au contraire, ils disent « Mais oui, Madame Marchand, faites donc cela, racontez-lui des histoires. Pourquoi pas ? Ca le distraira.» Je les trouve plutôt tièdes, presqu’indifférents. Ils ont l’air d’avoir abandonné, ils ont l’air de ne plus y croire. « Quand c’est la tête, vous savez… » et ils ne finissent jamais leur phrase.

Les enfants ne sont pas d’accord. Ils m’en veulent. Ils disent que je te donne de faux espoirs. Ils disent qu’il faut que j’arrête de te parler de ce voyage qu’on ne fera jamais, de ce pays qu’on ne visitera jamais. Ils disent que c’est cruel de ma part. Ils disent que je te fais du mal.

IMG_1832Pourquoi ce visage tourmenté, te demandes-tu, coupine ? Mais parce que ce châle, il m’a fallu le donner. C’était le cadeau de Noël (très en retard, certes) de ma tantie A.

Ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent rien. Ils ne savent pas à quel point on l’a rêvée grande, cette vie minuscule qu’on a eue, ils ne savent pas combien ça nous a coûté d’être raisonnables, de les faire passer avant nos rêves, de tout faire passer avant nos rêves. Ils ne savent pas ce qu’il représente pour nous, ce voyage.

Moi je suis sûre que ça te fait du bien qu’on prépare notre voyage au Japon. Je suis sure que ça va faire reculer l’acide qui te ronge la tête. Je suis sure que tu vas retrouver tout ce que cette chose t’a pris. Je suis sure qu’on ira au Japon, tous les deux.

Je ne pleure plus quand je viens te voir. Avant, à chaque fois, tu me demandais ce qui n’allait pas, tu me demandais pourquoi j’avais les yeux rouges. Et moi je n’avais plus le courage de te répondre. Elle a beau jeu, Lylia, de soutenir qu’il faut toujours te dire la vérité, ce n’est pas elle qui le faisait. Ce n’est pas elle qui devait te répéter ces mots affreux à chaque fois que tu les oubliais, ce n’est pas elle qui devait t’asséner le verdict des médecins. Ce n’est pas elle qui devait te consoler quand tu sanglotais, après.

IMG_1834Tant qu’à être à la bourre, j’ai fait correctement les choses, mon amie: j’ai mis une soirée complète à bloquer mon châle en le mesurant dans tous les sens et en épinglant soigneusement toutes les petites extrémités. Gros boulot mais vu le résultat, je peux te dire que je suis maintenant une bloqueuse de tricots à vie!

Lylia ne vient qu’une fois par mois. Et elle ne reste pas, sous prétexte qu’elle ne veut pas faire peur à ses enfants. « On passe juste te voir, Papa. Tu te souviens de moi ? Je suis Lylia ! Et voici les jumeaux, tes petits enfants, Papa ! Jean et Xavier. Tu te rappelles d’eux ? On vient juste te faire un bisou et on s’en va. »
Et hop ! Sans attendre tes réponses, elle repart avec ses grands ados, la conscience tranquille.

Quant à Noé, il n’a jamais le temps. Toujours des réunions, toujours des avions à prendre. On ne peut rien dire, c’est lui qui paye cette clinique de luxe pour toi. Il ne vient plus depuis belle lurette. C’est à peine s’il téléphone. Et c’est moi qu’il appelle, jamais toi.

IMG_1833Alors quand même, je ne suis pas fan de la colonne vertébrale, là. J’ai vu qu’il existait une version « crescent », c’est-à-dire en croissant ou plus explicitement à rangs raccourcis, dont la forme me séduit bien plus. Si je refais ce châle, j’opterais plutôt pour cette version.

Moi je suis venue tous les jours sans exception. Tous les jours. Les bons comme les mauvais. Et puis un jour, tu m’as reconnue. Ce jour-là, il faisait frisquet et j’avais pris mon châle rouge avec moi. J’avais pris une grande respiration pour ravaler mes larmes et me donner du courage, puis j’avais ouvert la porte, tout doucement. Tu regardais par la fenêtre, tu as tourné la tête vers moi et quelque chose a brillé dans tes yeux. Tu as souri et tu as dit « Bonjour Catherine. Ca va ? »

Et chaque jour depuis, tu me reconnais.

Les médecins ont tort. Je suis sure qu’ils ont tort. Ton cas n’est pas désespéré. Tu sais à nouveau qui je suis, c’est forcément bon signe, non ?

IMG_1837Eh non, cette finition ne se fait pas au crochet mais bien au tricot. J’ai appris à tricoter « en l’air » avec ce châle. Y’a pas à dire, le tricot, c’est puissant.

Ce jour-là, tu t’es approché, tu m’as fait une bise sur le front, comme avant, puis tu as touché mon châle et, de but en blanc, tu m’as demandé : « On commencerait pas par Tokyo ? Ce serait mieux qu’Okinawa, non ? »

Et cette phrase m’a fait du bien, tellement de bien ! Ca faisait des mois que tu étais perdu dans la brume. Des mois que tu nous confondais, Lylia et moi, des mois qu’il fallait te montrer chaque jour tout ce qu’on t’avait déjà appris la veille. Des mois que tout s’était assombri. Des mois que les médecins avaient dit que c’était grave, très grave. Sans espoir.

Alors tous les jours maintenant, je viens avec mon châle et mes guides. Je cours dans les couloirs et je souris. Et tous les jours, on refait notre voyage au Japon. J’ai acheté un carnet neuf, j’y note tout : les projets, les idées, les visites que tu tiens absolument à faire, les choses à ne pas oublier. On se dispute et on se réconcilie tous les jours, dans ta petite chambre aux murs couleur crème.

IMG_0168Bon évidemment, il m’a comme d’habitude manqué un quart d’échevau alors que j’arrivais à la fin, m’enfin bon je suis habituée. Et puis ça valait le coup de recommander un écheveau illico et de me ruiner en frais de port, non ?

Ils disent que nous n’irons pas en voyage de noces au Japon. Ils disent que nous n’irons nulle part. Mais chaque après-midi, nous rêvons ensemble au pays du Soleil Levant. Chaque après-midi, tu te réveilles, ton regard s’éclaire, tu te passionnes, tu te souviens, tu commentes et tu suggères. Chaque après-midi, tu redeviens cet homme que j’aime. Chaque après-midi, on prépare notre voyage de noces.

Et on commence toujours par Tokyo.


27 thoughts on “Le voyage de noces

  1. Coucou Tasticottine !, alors voilà : je visite ton blog à chaque publication, j’admire toujours tes réalisations et je lis toujours tes textes avec plaisir, et pourtant je ne laisse jamais de commentaires (un peu par timidité, un peu par paresse aussi…). Mais là ce soir ton texte m’a émue, vraiment, vraiment touchée. Tu as une plume magnifique. Merci de la partager ainsi !!

  2. Bouhh ! Copine ! Tu m’as fait pleurer de bon matin avec ton histoire !
    Que d’émotions !
    Mais tellement bien raconté, tellement émouvant, tellement beau, tellement vrai !
    Tu as vraiment du talent dans tout ce que tu fais !
    Je te félicite également pour ce joli châle ! Tatie doit être ravie et a du vite te pardonner ce petit retard !
    Tout comme toi, je ne suis pas fan de la « raie au milieu » ! Mais j’avoue que tu as merveilleusement réussi le blocage ! C’est juste magnifique !
    Gros bisous ma copinette !
    Et encore merci pour ces délicieux moments !

  3. Hello Marie Seattle! Je vais te dire, des commentaires comme le tien, découverts de bon matin, me transportent pour la journée. J’avais arrêté d’accompagner mes réalisations d’historiettes de ce genre, je trouvais que j’y passais trop de temps. Mais si tu as été touchée, c’est que ça vaut le coup.
    Merci de m’avoir lue. Bisous.

  4. Merci beaucoup Paty-coupine!
    Bon, je ne voulais pas te faire pleurer, hein! J’espère que tu n’avais pas encore mis ton mascara. Pour cette colonne vertébrale, on la voit trop, sans doute à cause des jetés de part et d’autre. Tantie A aime bien comme ça, donc je me console m’enfin bon…
    Merci de m’avoir lue coupinette et à bientôt!

  5. Merci Camille!
    Qu’entends-tu par style d’écriture, dis moi?
    C’est vrai que, plus que de raconter mes réflexions autour de la couture ou mes aventures derrière ma machine, j’aime raconter des histoires par écrit. Ce qui est difficile, c’est le temps d’incubation nécessaire à l’élaboration d’une histoire.
    Il varie de quelques jours à plusieurs mois. Je déroule l’histoire dans ma tête, elle évolue, change parfois du tout au tout, s’enrichit puis finit par se stabiliser. Et alors je peux l’écrire. C’est rarement exactement des situations vécues par des connaissances. Ces situations peuvent être un point de départ mais je n’en reste jamais là. Souvent par… discrétion, dirai-je.
    C’est plutôt un mélange d’histoires que j’ai entendues, de choses que j’ai lues ou que j’imagine. Là, par exemple, je voulais retranscrire la joie de ma tante quand je lui ai offert ce châle. Sa vie n’est vraiment pas facile et je voulais aussi mettre un peu de cette difficulté dans l’affaire. Et puis j’ai pensé à écrire l’histoire d’un homme qui va voir sa femme à l’hôpital. Mais ça a encore évolué dans ma tête. Et un matin, j’ai inversé les rôles, une femme qui va voir un homme. Et là, c’est venu: j’ai écrit cette histoire. S’y retrouvent beaucoup des choses que j’avais envisagées puis mises de côté. L’inspiration vient donc de partout…

  6. Quel magnifique texte !!! A tel point que j’en ai oublié de regarder les photos et de lire les commentaires !!! J’y retourne, alors 😉
    Merci pour ce moment d’évasion

  7. Ah, je les guettais ces histoires… Merci pour ce petit bonheur du jour 🙂
    Continuez pour NOTRE plus grand plaisir, laissez s’envoler les mots, ils arrivent jusqu’à nous légers, virevoltants, tendres, drôles ou émouvants !

  8. Quelle histoire touchante, si bien racontée.
    C’est toujours un pur moment de plaisir de lire tes écrits.
    Et j’adore cousettes et tricotages. Le châle est magnifique.

  9. Merci beaucoup Frédérique-à-la-jolie-plume!
    Ce texte est une jolie surprise pour moi: ca fait des mois que les mots me viennent difficilement. Et là, en quelques heures à peine, ils ont surgi et se sont alignés en une jolie chorégraphie qui m’a ravie. 🙂
    Et avec des encouragements comme les vôtres, je n’ai qu’une envie: recommencer!

  10. Ah Tasticottine… Je mets du temps à venir lire tes articles mais à chaque fois c’est un vrai bonheur ! Merci merci ! Ce châle est superbe, je rêverais de savoir faire ça un jour… Belle journée à toi ! Capucine

  11. Je repasserai admirer ton châle..en attendant je repars avec au creux de ma tête, ce petit espoir que tu as fait naître, que Papi se rappelle de nous, un matin ..et que l’on refassent des projets jardin ..notre Japon n’est pas si loin 😉

  12. Je passais par hasard..Suis touchée ! Grave de chez grave touchée..! Non seulement, ce petit chale a une sacrée allure posée sur toi, mais alors tu as un vrai don d’écriture : Et Dieu sait que j’aime les livres !
    Je repasserais !!!
    Isa

  13. Ca fait 2 mois Edwige mais je reviens te dire que ton commentaire m’a émue. J’espère sincèrement que ton Papi ira aussi bien que possible et qu’à nouveau, il y aura dans votre relation de la place pour le jardinage.
    Je t’embrasse fort et pis je te fais un gros câlin aussi, ma coupine. A bientôt!

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