img_6108
A force de côtoyer d’autres passionnées du pied de biche, j’en suis venue à penser qu’au fond, il n’y a que deux sortes de couturières : les artistes et la NASA.

Les artistes, ce sont celles qui se lancent sans préparation et avec enthousiasme, celles qui se laissent guider par leur instinct, celles qui approximent. Ce sont les bricoleuses qui bidouillent volontiers leurs patrons, les amazones qui ne tracent pas et coupent direct leur tissu, les intrépides qui rectifient une robe en mode flip flap.
Les artistes, ce sont celles qui ne se prennent pas la tête.

img_6107

Robe Parfaite – patron maison
viscose (Anna Ka Bazaar 2014) – biais et boutons rouges (Brin de Cousette)

A l’opposé de ces décontractées de l’aiguille, on trouve la NASA. La NASA, ce sont celles pour qui un millimètre, c’est un millimètre, celles qui ne tentent rien sans y avoir mûrement réfléchi, celle qui tracent et qui mesurent. Ce sont les pointilleuses pour qui les étapes doivent s’enchaîner logiquement et donner un résultat prévu à l’avance. La NASA, ce sont celles que l’expression « à peu près » rend nerveuses, celles pour qui couture rime forcément avec précision.

Chaque couturière que je connais se révèle soit artiste, soit NASA. Je n’ai jamais croisé d’hybride.

En ce qui me concerne, j’ai toujours eu ce petit côté rigide carré qui me range d’office dans la catégorie NASA. On ne se refait pas et je suis une adoratrice de l’exactitude.
Pour moi, la couture, c’est avant tout de la géométrie. Le free style m’a toujours filé des palpitations. L’approximation me rend pessimiste et sans ma règle japonaise, je suis perdue.

img_6104

Je me souviens avec effroi de mes tâtonnements douloureux quand j’ai débuté la couture. Je ne comprenais rien à rien et j’avais peur. Puis j’ai appris, compris et je me suis rassurée. Il y avait des règles que je pouvais suivre, des principes sur lesquels je pouvais m’appuyer, la couture et moi, c’était donc possible.

Avec le temps et l’expérience, j’aurais peut-être pu me détendre un peu, me reposer un peu moins sur mes instruments et plus sur mes tripes. Avec l’habitude et l’aisance, j’aurais peut-être pu faire un pas vers le clan des artistes.

Eh bien non coupine, je n’ai pas bougé d’un iota. NASA je suis, NASA je reste. Pourtant, je suis aguerrie maintenant. Mon œil est plus fiable qu’à mes débuts, ma main plus ferme. Je pourrais sans doute me passer de tracer mes pièces de patron sur mon tissu avant de les couper. Je crois même que je serais capable de me jeter dans le vide et de coudre en toute fantaisie, sans fil conducteur, à l’instinct. En fait, je pourrais probablement devenir une artiste accomplie. Sauf que franchement, ça ne m’attire pas.

img_6111

Etre artiste, c’est privilégier le voyage, bifurquer au gré du paysage, tenter toutes les aventures qui se présentent et arriver dans un endroit totalement inconnu.
Pour ma part, autant j’aime voyager, autant ça m’est plus agréable quand je sais où je vais.

Et puis il y a des choses dont les artistes se foutent totalement. Je connais des artistes qui cillent à peine devant une réalisation ratée. Elles la mettent à la poubelle et passent à une autre expérimentation. Moi je suis incapable de désinvolture. L’échec en couture m’ébranle durablement et à l’idée de jeter un ouvrage à la poubelle, je me sens à deux doigts de l’évanouissement.

Mon bon sens me dit que tant qu’à faire quelque chose qui va me prendre une plombe (et tout ce que je couds me prend hélas une plombe à chaque fois), autant être sûre que le résultat sera exactement celui que je recherche.
Alors, pour préserver mes chances de succès, j’avance avec précaution, je fignole, je vérifie et je ne me fie qu’à Sainte Précision, la patronne de toute scientifique de la couture qui se respecte.

img_6109

Il n’y a aucune place pour l’aléatoire dans la conception ou la fabrication des objets et des vêtements que je couds. Ma fantaisie, je l’exprime dans le choix des matériaux que j’utilise. Il m’arrive même (folie ! Audace !), d’ajouter un ruban ou de retirer un appliqué en cours de route. Mais à part ces petits gestes, je suis scrupuleusement le plan établi préalablement à toute action, me garantissant ainsi une réussite certes sans surprise mais ô combien gratifiante après tant d’efforts.

La robe qui illustre ce post a été conçue en suivant ces préceptes. J’ai même déployé toute ma rigueur dans son élaboration.

L’inspiration, je l’ai croisée sur un trottoir éclaboussé de soleil, à Paris, l’été dernier. J’étais allée au distributeur sur le boulevard Sébastopol parce que l’appareil à carte bleue de Fil 2000 était en panne ou parce que je n’avais pas atteint le montant minimum, je ne sais plus. J’attendais devant le passage piéton que le feu passe au vert quand une jeune femme s’est arrêtée à côté de moi.

Ecoute coupine, il ne m’a fallu qu’un seul coup d’œil pour constater qu’elle portait la robe PARFAITE. Fluide, courte, sans pinces, parfaitement ajustée aux épaules, près du corps mais pas moulante et ornée d’une ceinture coupée dans le même tissu rouge, cette robe ne présentait aucune fioriture et cette sobriété lui donnait une classe folle.

img_6122

Evidemment, j’ai immédiatement eu la Fièvre. Oserai-je l’avouer (et puis si, j’avoue !), j’ai suivi la robe de mes rêves quand elle a traversé la rue, je l’ai suivie quand elle s’est engouffrée dans le métro, je l’ai suivie sur le quai (ouais bon ok, mais j’avais la Fièvre aussi…) et il s’en est fallu de peu que je monte dans la rame avec elle. J’ai tout de suite fait un schéma sur mon petit carnet, tellement j’avais peur d’oublier les détails de cette robe sublime. Et puis je suis retournée payer ce que je devais à Fil 2000.

Dans le métro qui me ramenait chez moi, j’ai passé en revue les viscoses de mon stock et arrêté mon choix sur une viscose bleue glanée chez Anna Ka Bazaar en 2014 pour fêter le début de mon congé maternité.

J’ai aussi réfléchi aux patrons que j’avais et je me suis vite rendue à l’évidence : le meilleur moyen d’obtenir une robe qui tombe aussi bien sur moi que la robe PARFAITE sur la jeune femme que j’avais suivie, c’était de concevoir mon propre patron.

img_6135

Aussitôt rentrée, j’ai sorti mon patron de base et les explications permettant de le transformer en patron de corsage droit. Je ne me rappelle pas combien de temps ça m’a pris d’élaborer mon patron puis de le couper dans mon tissu mais je me rappelle de la frénésie avec laquelle j’ai cousu cette robe. Je n’avais qu’une hâte : la finir et l’enfiler aussitôt. J’avais même commencé à la décliner en version hivernale dans ma tête. Globalement, j’envisageais de plus en plus sérieusement de ne coudre, jusqu’à la fin de ma vie, que des variantes de ce modèle qui promettait d’être parfait.

Pour cette première version, j’ai décidé de mettre des boutons sur les épaules pour faciliter l’enfilage de ma robe. J’ai bien pensé à la passepoiler (pas de perfection sans passepoil) mais j’ai eu peur de la rigidifier en faisant ça. J’ai donc opté pour un passepoil maison sans cordelette et très fin. Avec le recul, je regrette un peu : un bon vieux passepoil des familles aurait été plus simple à poser.

Arriva enfin le moment de l’essayer.

Et là… Point de réussite sans surprise mais ô combien gratifiante.

img_6115

Hommage avéré au tablier informe de la mère Michel, ma robe était à mille lieux de ce que j’avais imaginé. Elle était trop large. Mais alors franchement trop large.

Tu le crois ça ? Parce que moi, sur le coup, j’en suis restée comme deux ronds de flan. Comment était-ce possible ? j’avais utilisé un perroquet, une règle, une équerre, un critérium. J’avais ajouté les demi-centimètres préconisés, tracé, vérifié et re-contrôlé. Comment avais-je pu me planter ? Non mais qu’est-ce qui s’était passé ?

Sentant planer l’ombre de la dépression, j’ai cherché à arranger les choses sans paniquer. C’était surtout au niveau des manches qu’il y avait un problème. Et là, je me suis souvenue d’une directive que je n’étais pas sûre d’avoir suivie correctement. J’étais allée à droite, il fallait peut-être aller à gauche en fait. C’est donc ce que j’ai fait, rétrécissant le bas de mes manches.

Et là…Ah là, c’était pas mal. Là, elle était chouette et même drôlement chouette ma robe. Là, j’avais bien l’impression d’être arrivée à bon port.

img_6131

Ouuuf ! C’était juste une petite erreur alors. J’ai soufflé, coupine. J’avais sévèrement flippé devant ma robe de mémère, tu sais ? J’avais entrevu l’effondrement de toutes mes certitudes, senti mes fondations de couture vaciller… J’avais eu une sacrée trouille sur ce coup-là.

Tout était donc bien qui finissait bien. J’ai étrenné ma robe dès le lendemain, nouant nonchalamment ma ceinture et faisant blouser ma robe comme j’en avais si souvent rêvé en la cousant.

C’est le petit coup d’œil au miroir de l’entrée qui a révélé le problème.
Quelque chose m’avait vaguement chiffonnée mais j’étais partie trop vite et je ne savais pas ce qui n’allait pas au juste. Sur le trajet vers le métro, je m’étais arrêtée devant toutes les surfaces réfléchissantes que j’avais croisées. Et c’est devant la vitrine du Bricorama que j’ai compris le souci. Il y avait trop de tissu sous mes bras. Le « blousage » de ma robe m’avait caché la chose mais c’était bien ça le truc qui m’avait heurté l’œil dans mon entrée. La partie dos de ma robe était trop large.

img_6125

Je te passe le chapelet d’injures qui m’ont traversé la tête et je te laisse imaginer l’état d’énervement et de grande inquiétude dans lequel je suis allée travailler. La journée s’est évidemment traînée en longueur et j’ai passé mon temps à scruter le dos de ma robe dès que je m’apercevais dans le miroir.

C’est dans un état de grande agitation que je suis rentrée chez moi. Je crois qu’avant même d’embrasser les filles, j’ai sorti mon patron pour enquêter et comprendre ce qui s’était passé.

J’ai fait chou blanc. Il ne s’était rien passé. Je n’avais pas fait d’autre erreur. J’avais atteint le point d’arrivée prévu et ma robe était bien ce que je devais obtenir.

Sauf que ce n’était pas ça que je voulais moi. Moi, je voulais une robe parfaite, pas une robe au dos trop large !
Si je pinçais le dos de ma robe, j’obtenais quelque chose qui ressemblait à ce que j’avais imaginé. Mais alors des petits plis apparaissaient sur le devant de ma robe, soulignant la nécessité de rajouter des pinces poitrine. Il n’y avait pas de pinces sur la robe parfaite. Ça faisait partie de son charme. Ajouter des pinces à ma robe, c’était coudre une autre robe, une robe sans intérêt. C’était tourner le dos à mon objectif premier.

J’étais verte coupine, totalement verte. Et pour finir, je n’ai rien changé à ma robe au dos trop large.

img_6142

Le pire, c’est qu’alors que ce défaut me sautait à la figure à chaque fois que je mettais cette robe, personne ou presque autour de moi ne semblait voir le problème. Et même quand je pointais l’excédent de tissu du doigt, on me renvoyait un « moui, si tu veux » dubitatif.

Tout l’été, j’ai essayé de me ranger à l’idée que tout cela n’était que maniaquerie et pinaillage. Tout l’été, j’ai essayé de me réjouir de ma robe qui n’était quand même pas si mal. Tout l’été, j’ai essayé de goûter les compliments qu’on m’a fait.

Mais en fait, je n’y suis jamais parvenue. Ce trop-plein de tissu ne quittait jamais longtemps mes pensées. A chaque fois que j’enfilais ma robe, et malgré tout ce que je peux lui reprocher, je l’ai beaucoup portée cet été, je ne pouvais m’empêcher de chercher une solution pour que ça ne m’arrive plus. Réduire la largeur du dos d’un bon centimètre de chaque côté ? Modifier l’emmanchure ? Oui mais pas trop sinon il allait falloir ajouter des pinces, non ? Tout reprendre et utiliser une autre méthode de transformation de mon patron de base ?

img_6123

L’été est passé sans que je trouve une solution convenable à mon problème. J’ai rangé ma robe et j’ai peu à peu cessé de penser au mystère de cet échec.

J’ai repris mes cousettes, en utilisant des patrons de couture élaborés par des gens dont c’est le métier et donc plus fiables que mes constructions géométriques personnelles.
Et puis l’autre jour, j’ai rassemblé mes affaires d’été pour les descendre à la cave et faire de la place dans mon armoire pour mes affaires d’hiver. Et je suis tombée sur ma robe. Juste comme ça, pour voir, je l’ai enfilée. Et paf, je suis retombée dans mon questionnement.

Je n’avais toujours pas compris pourquoi je n’ai pas obtenu ce que je voulais avec cette robe. Et clairement, il allait falloir que je me repenche sur la question parce que je n’allais pas réussir à vivre avec cette énigme non résolue.

Ma prof de modélisme m’avait dit un jour qu’il y a dans la couture une part d’aléatoire, une part irréductible d’inexplicable où se loge la magie.
Je ne l’ai pas crue. Pour moi, elle blasphémait carrément là. Pour moi, la couture est une science exacte. Alors il y a forcément une solution mathématique à mon problème. J’en suis convaincue. Tout mystère a forcément une clé en couture, non ?
J’ai résolu de tenter dans les semaines à venir une version hivernale de ma robe parfaite, pour tirer cette affaire au clair.

img_6105

En attendant, je crois que je vais aller boire un coup avec des artistes, histoire de me reposer un peu. Cette histoire n’a pas été une franche rigolade et quelque part, il faut reconnaître que le sérieux de la NASA est un peu pesant, parfois. Tu ne trouves pas?

72 commentaires éclaires sur “Les artistes et la NASA

  1. I blog often and I genuinely thank you for your information. This great article has truly peaked my interest. I am going to bookmark your blog and keep checking for new details about once per week. I opted in for your Feed as well.|

  2. I know this if off topic but I’m looking into starting my own weblog and was curious what all is required to get set up? I’m assuming having a blog like yours would cost a pretty penny? I’m not very internet savvy so I’m not 100% sure. Any recommendations or advice would be greatly appreciated. Many thanks|

  3. Pretty section of content. I just stumbled upon your blog and in accession capital to assert that I acquire actually enjoyed account your blog posts. Anyway I’ll be subscribing to your augment and even I achievement you access consistently quickly.|

  4. Hey I know this is off topic but I was wondering if you knew of any widgets I could add to my blog that automatically tweet my newest twitter updates. I’ve been looking for a plug-in like this for quite some time and was hoping maybe you would have some experience with something like this. Please let me know if you run into anything. I truly enjoy reading your blog and I look forward to your new updates.|

  5. Does your site have a contact page? I’m having problems locating it but, I’d like to send you an email. I’ve got some suggestions for your blog you might be interested in hearing. Either way, great website and I look forward to seeing it expand over time.|

  6. Hi there I am so glad I found your webpage, I really found you by mistake, while I was looking on Askjeeve for something else, Nonetheless I am here now and would just like to say thanks for a remarkable post and a all round interesting blog (I also love the theme/design), I don’t have time to browse it all at the minute but I have saved it and also included your RSS feeds, so when I have time I will be back to read a lot more, Please do keep up the excellent b.|

  7. Right here is the perfect website for anyone who hopes to find out about this topic. You realize so much its almost hard to argue with you (not that I really would want to…HaHa). You definitely put a new spin on a topic that’s been written about for decades. Excellent stuff, just great!|

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *