Les voisines (#2)

Depuis des années qu’elles se croisaient dans l’immeuble, Paulette et Amina n’avaient jamais dépassé le stade de l’indifférence polie l’une envers l’autre. Pour être totalement honnête, Paulette devait bien avouer qu’elle n’aimait pas cette grande Noire qui la snobait dans les couloirs. Elle la trouvait froide et hostile et du coup, elle adoptait la même attitude en retour, fermant son visage quand elle la voyait devant les boîtes aux lettres ou dans l’escalier.

Elle avait bien fait un effort, pendant la grossesse d’Amina, en lui disant bonjour, en lui tenant la porte ou en lui laissant l’ascenseur, mais cette péronnelle ne l’avait jamais remercié et avait continué à balader son regard mordant, ses lèvres serrées et cet air de défi qui rebutait tant Paulette.

Alors Paulette avait tout laissé tomber et avait recommencé à les ignorer ostensiblement, elle et son bébé.

Et puis une nuit, deux mois plus tôt, Paulette s’était assoupie dans son fauteuil devant la télévision. Le générique de la série qu’elle regardait l’avait réveillée et elle était allée se coucher en râlant parce qu’elle ne saurait jamais qui était l’assassin dans l’épisode.

A peine avait-elle fermé les yeux qu’un long cri de bébé s’éleva de l’étage du dessous. Et ça avait continué comme ça pendant un bon moment. Impossible de dormir.

A 3h du matin, la coupe fut pleine. Le bébé hurlait toujours et Paulette s’était levée.

Elle avait enfilé ses chaussons, serré la ceinture de sa robe de chambre puis était descendue au second étage. Elle n’avait  pas sonné -ça ne se faisait pas de sonner chez les gens à 3h du matin, même s’ils vous empêchaient de dormir- mais elle avait vigoureusement frappé à la porte.

La jeune femme qui avait ouvert la porte était manifestement à bout de nerfs. Elle se balançait pour tenter de calmer une petite fille d’environ un an, accrochée à son flanc, qui hurlait sans discontinuer.

Paulette avait expliqué que ça faisait des heures que le bébé pleurait, qu’elle n’arrivait pas à dormir et qu’il fallait faire quelque chose. Elle avait à peine fini que la jeune femme lui avait tendu le bébé à bout de bras.

« Ben tenez ! » avait-t-elle crié,  « Allez-y ! Calmez-la donc, vous ! Moi je n’y arrive pas alors allez-y ! Faites-la donc taire ! »

Désarçonnée, Paulette avait pris le bébé et, à sa grande surprise, la petite s’était immédiatement tue. Elle s’était mise à examiner Paulette avec un air sérieux. Elle était mignonne avec ses petites bouclettes, ses grands yeux noirs, son teint miel et ses joues roses.

Avant que Paulette n’ait pu dire quelque chose, la jeune mère avait tourné les talons et s’était enfuie, sans un mot, dans l’appartement.

Plantée sur le paillasson avec le bébé dans les bras, ne sachant que faire, Paulette était finalement entrée. Elle avait trouvée sa voisine assise dans le salon, le visage dans les mains, le corps secoué de sanglots.

Paulette s’était sentie mal. Elle était bien embêtée. Elle n’avait pas voulu que les choses en arrivent là. Elle avait donc essayé de calmer la jeune femme, s’excusant de s’être énervée, mais Amina n’en finissait plus de pleurer. Elle répétait sans arrêt qu’elle était n’en pouvait plus, juste plus.

Et bien sûr, en voyant sa mère sangloter, la petite s’était elle aussi remise à pleurer dans les bras de Paulette.

Ah, ce n’était plus possible, là !

Paulette avait pris les choses en main.

L’appartement avait une configuration identique au sien, elle trouva donc facilement la cuisine. Elle farfouilla un peu et put rapidement préparer une tasse de chocolat chaud pour la mère et un biberon de lait pour la petite. Le bébé, toujours installé sur son flanc, avait saisi le biberon et en engloutissait le contenu tandis que Paulette retournait au salon.

Où la jeune femme s’était endormie, pelotonnée dans le canapé.

Paulette avait hésité mais elle ne l’avait finalement pas réveillée. Elle était sortie du salon, avait trouvé la chambre de la petite et l’avait couchée. La fillette s’était emparé d’une peluche et s’était endormie en à peine quelques minutes.

Paulette avait attendu un peu puis elle avait quitté l’appartement, tirant la porte derrière elle. Elle était remontée lentement chez elle et s’était remise au lit.

Il était presque 4h du matin et elle n’arrivait pas à s’endormir. Elle était bien trop énervée pour ça. Alors là ! Elle n’aurait jamais imaginé que les choses se seraient passées comme ça. Franchement pas. Elle était stupéfaite. Et contente, au fond. Oui, elle était contente parce qu’elle s’était sentie utile et efficace chez la voisine. Et ça faisait un bon bout de temps que ça ne lui était pas arrivé.

Quand Henri était parti, il avait emporté un morceau d’elle avec lui. Paulette s’était sentie disparaître. Les amis s’étaient peu à peu éloignés et Philippe, son fils unique, avait espacé ses coups de fil. Tous la tenaient pour responsable de ce qui était arrivé, elle le savait bien. Et elle s’était retrouvée toute seule, abandonnée, sans personne à qui parler. Bon, elle était forte, hein, elle tenait le coup. Mais c’était dur. Elle se sentait souvent transparente, quasi invisible, inutile. Cette nuit, au contraire, elle avait eu l’impression d’être à nouveau quelque part, vivante et visible. Ca lui avait fait un bien fou.

A partir de là, Paulette avait abandonné sa froideur et chaque fois qu’elle les croisait, elle s’arrêtait pour saluer Amina et sa fille. La petite semblait la reconnaître et à chaque fois, elle souriait de ses deux dents en tendant les bras vers elle.

Dieu que Paulette aimait ça ! Elle devait lutter contre l’impulsion de la détacher de sa poussette pour la serrer dans ses bras.

Peu à peu, Amina s’était mise à lui sourire, elle aussi. Elle lui proposait de l’aider pour ses teintures et vint volontiers prendre un café à l’occasion. Paulette se sentait pleine de gratitude. Elle avait l’impression d’exister à nouveau.

Alors quand un jour, Amina lui avait demandé de garder sa petite Lucile pendant quelques heures, Paulette avait accepté avec empressement.

Elle l’avait emmenée au square le plus proche, avait joué dans le sable avec elle et lui avait donné son goûter. La petite avait gazouillé pendant les deux heures et Paulette avait passé un merveilleux moment.

Amina l’avait sollicitée ainsi plusieurs fois, lui expliquant qu’elle n’avait pas encore trouvé de nounou, et Paulette avait bien évidemment accepté à chaque fois.

Et puis un jour, elle avait « officiellement » proposé ses services à Amina. Lucile la connaissait bien maintenant. A onze mois, les repères c’était important. Et puis elle savait y faire, elle s’en occupait bien de la petite. Elle était à la retraite et n’avait pas grand-chose à faire, alors si elle pouvait rendre service, elle en serait ravie. En plus, elle habitait juste au dessus, ce serait pratique pour Amina, si elle avait un empêchement un soir.

Amina n’avait pas hésité une seconde et ça, ça avait fait plaisir à Paulette. Amina voulait faire correctement les choses et donc la rémunérer mais il n’en était pas question. Elles étaient finalement tombées d’accord pour qu’Amina assume les dépenses de nourriture et de couches pour Lucile. Et donc, depuis un mois, et demi, Paulette gardait Lucile du lundi au vendredi et parfois le samedi.

Paulette s’était profondément attachée à la petite. Lucile avait rallumé quelque chose en elle et Paulette la traitait comme sa propre petite fille. Elle avait d’ailleurs redécoré pour elle la seconde chambre de son appartement, autrefois réservée à ses petits-enfants, les fils de Philippe, mais qu’elle ne voyait plus qu’à Noël et parfois pendant l’été.

Elle avait repeint les murs dans des tons roses, avait changé les rideaux, acheté un berceau pliable et des peluches identiques à celles qu’avait la petite chez elle.

Paulette fut tirée de sa rêverie par une quinte de toux venant justement de la chambre du fond. Elle retourna dans le salon et farfouilla dans le grand sac à la recherche du sirop de Lucile.

Il faudrait quand même qu’elle parle à Amina de ces rhino-pharyngites à répétition. Peut-être était-il temps d’essayer l’homéopathie ?

Elle alla dans la cuisine et remplit un biberon de lait de croissance qu’elle mit à chauffer, puis elle se dirigea vers la chambre d’où elle entendait Lucile l’appeler.

°°°°°°°°°°

Alors là, on ne va pas causer sac à langer comme tu pourrais les croire, coupinette. On va parler d’un sac pour moi.
Je suis plutôt une adepte des petits sacs, coupinette. Et j’en trimballe toujours deux ou trois vu que tout ne tient pas dans mon sac à main. Ça ne me dérangeait pas plus que ça jusqu’à récemment. Quand j’avais besoin de transporter mon matériel de couture, c’était infernal. Je mettais tout mon barda dans un grand sac en plastique qui s’empressait de tout répandre par terre dès que je le posais (par exemple, dans le métro). Joie et bonheur total comme tu l’imagines bien. Donc un jour, j’ai pris le taureau par les cornes et j’ai envisagé de me coudre un sac à matos de couture, un grand sac bien pratique. Et quelques temps plus tard, mon B.B. (comprendre Big Bag) est né:

Recette:
Patron maison.

J’avais vu un sac de ce genre sur Internet, il y a quelques temps mais je n’ai pas réussi à retrouver l’image (je ne connaissais pas encore mon bien-aimé Pinterest, à l’époque). Et donc, je suis partie de mes souvenirs pour dessiner mon patron.
Je voulais impérativement que le haut du sac m’arrive à l’épaule, j’ai donc prévu des anses courtes et des arrondis creusés dans le sac. Je voulais qu’il soit grand, il fait donc 67 cm de haut et 40cm de large. Je voulais qu’il se tienne, j’ai donc utilisé du thermocollant épais. Je l’ai doublé pour que l’intérieur soit joli lui aussi. Enfin, je voulais qu’il soit rectangulaire mais en volume, je lui ai donc prévu une base ovale (gentiment dessinée par BeauPapa-Mac Guyver avec une planche, deux clous et de la ficelle).

Ingrédients:
Wax à fond rouge (offert par ma tantie A. il y a 2 ans), cotonnade bleue marine (aucune idée de sa provenance, je l’ai déniché dans mon stock), thermocollant épais (Marché Saint-Pierre), boutons jaunes (Mercerie du marché Saint-Pierre), élastique rond rouge (Fil 2000)

Grains de sel:
Aucun, coupine. J’ai suivi le plan que j’avais concocté à la lettre.

Les montagnes à gravir:
Une seule: coudre exactement ce que j’avais en tête.

Ce qui m’a franchement plu:
– Le résultat est exactement ce que j’avais en tête. Le sac se tient bien, toutes mes petites affaires y rentrent sans problème et mes anses sont assez larges pour ne pas me cisailler l’épaules. Impec’ quoi.
– Je suis contente de mes plis creux sur les côtés, j’ai pensé que ça ferait trop sur ce sac que je voulais simple dans ses lignes et finalement je suis contente d’être allée au bout de mon idée, les plis creux donnent du style à mon sac.
– J’avais prévu de plaquer chacune des poches latérales avec un gros bouton et un élastique rond. Quand j’ai fini, j’ai eu l’idée de croiser les élastiques, chacun venant s’enrouler autour du bouton de l’autre face. Et j’ai trouvé là un moyen de fermeture pour le sac entier. Je peux te dire, coupinette, que j’ai été drôlement ravie de cette idée.

Ce qui m’a franchement barbée:
– La couture des pièces thermocollées. Elles étaient si rigides que j’ai eu un mal fou à les assembler. Heureusement, je n’avais pas thermocollé les marges de couture, mais quand même, j’ai bien sué, surtout quand j’ai assemblé le fond.

Do it again:
– Si je devais recommencer, j’utiliserais différents thermocollants: un très épais pour le fond et un un peu plus léger pour les côtés.
– Je me débrouillerais pour matelasser les anses, elles ont tendance à se replier en deux.


22 thoughts on “Les voisines (#2)

  1. Ahhhh je surveillais ton article et je ne suis pas déçue 🙂

    Tout d’abord l’histoire : toujours aussi captivante et bien écrite.
    Puis le sac : qu’il est beau! Ce ne sont pas mes couleurs favorites mais la forme est super originale, le rendu est superbe.
    Bravo tu as bien fait d’aller au bout de ce que tu avais en tête.

  2. 1er commentaire sur ton blog découvert il y a peu…je suis venue au départ te « visiter » pour la couture mais franchement tes histoires sont tellement captivantes, j’adore !!!

  3. Quel régal de te lire, tes histoires sont passionnantes !
    Et que s’est-il passé dans la vie de Paulette pour que son fils s’éloigne ainsi ? Et pourquoi Amina est si froide ? Ah la la je voudrais tout savoir…

    Causons couture maintenant : ce sac est vraiment chouette et à l’air d’un pratique ! J’aime beaucoup ce Wax également et associé avec le coton marine et les boutons jaunes, et bien ça claque :o)

  4. Je ne vais pas encore dire que j’adore l’histoire ? Pourtant, j’adore…
    Et ce sac ! Qu’est-ce qu’il a de l’allure, j’allais même dire : qu’est-ce qu’il a de la g….e (mais je ne voudrais pas être vulgaire ici). Il est super original. Il est superbe quand tu le portes. Les couleurs sont encore une fois très bien assorties. Bref, personne n’aura le même que toi. Bravo bravo !

  5. Quelle belle allure ce sac et toi vous avez ensemble, …. et séparément!! Vraiment chouette!
    Par contre, je ne suis plus prévenue que des deuxièmes parties de tes histoires…
    Bises

  6. Bon, il va falloir écrire un livre parce que là, tu as posé toutes les bases d’un grand roman !! Il va en falloir des pages pour tout raconter !
    Super le sac, je le garde dans un coin de ma tête 🙂 Et puis je vais aller jeter un oeil à ce fameux Pinterest…

  7. Merci Laurianne!
    Je suis contente de la forme et du rendu. Et surtout, même blindé à mort, il reste facile et confortable à transporter. Merci aussi pour l’histoire, je m’y installe avec délices, je dois bien l’avouer. 🙂

    Rho merci Clémentine!
    Bienvenue ici et à bientôt, j’espère!

    Merci Sophie!
    Pas d’inquiétude, bientôt le pourquoi de l’éloignement du fils de Paulette et de la froideur d’Amina seront dévoilés, promis! 🙂

    Merci Merlinette!

    Merci beaucoup Graine de blé noir!

    Merci de m’avoir signalé ce couac dans les notifications Céline, je vais voir ça de plus près. Et sinon, le projet « coudre un truc pour moi » avance? 🙂

    😀 Merci pour le sac Naninotte! Et je suis ravie de lire que tu deviens accro à mes historiettes, je vais donc reprendre la plume et continuer avec enthousiasme!

    Merci Laurence!

    Merci mille fois HopHop!

    Rho Séverine, tu me mets sur un petit nuage là! Merci beaucoup et belle journée à toi aussi!

    Attention Marion: Pinterest est hautement addictif (te voilà prévenue!). Je n’avais pas mesuré l’ampleur de cette histoire quand je l’ai commencée. Mais j’y prends goût, les personnages qui apparaissent m’intriguent et me donnent envie d’aller les examiner/créer de plus près. Sans rire, je crois qu’on en a pour un bon moment avec Alix, Alexandre, David, Elise, Paulette, Amina, Lucile et les autres (parce que oui, il va y en avoir encore d’autres:)

    Merci Milou! Ca me fait toujours bizarre de le porter, habituée que je suis aux petits sacs. Mais je prends goût aux Big Bags, c’est clair! 🙂

  8. Superbe! ça donne plein d’idées…
    Est-ce que la découpe sous le bras et la fermeture croisée à l’élastique sont copyrightées?
    Très bientôt du wax chez moi aussi.
    Et les T.E.C. c’est pour quand déjà? demain?

  9. Très jolies ces couleurs! Mais qu’est-ce que tu trimballes dans ce BB pour la couture?
    Un mystère de plus pour les p’tites nouvelles qui me ravissent (je ne m’attendais pas à ce rebondissement qui va nous emmener loin, loin, loin….).
    De plus en plus de personnes qui te lisent, quel succés; un livre au bout, J’en suis sûre!
    Je cross my fingers pour.
    Pascale

  10. ohhh mais quel bonheur ton blog !! Tout ce que j’aime lire et coudre !!!
    J’adore ton humour, ta délicatesse, la manière dont tu racontes ces petites tranches de vie ..ça y est en 15 mn je me sens devenir accro ..va falloir je me m’abonne pour ne plus rien rater !!! 😉

  11. Nan, pas de copyright Lala (à la base, je l’ai trouvée sur Internet, cette idée :)). Je vais guetter l’apparition du wax chez toi alors.
    Et ouip, le TEC, c’est aujourd’hui (je sens que ça va se caler sur le 1er et le 15 de chaque mois, cette affaire…)

    Merci beaucoup Pascale! Ca me fait très très plaisir!
    Pour le sac, pas vraiment de mystère: je trimballe mes patrons, ma grande règle, mes tissus, mes fils et tout le barda qui fait de moi une couturière nomade.
    En revanche, les mystères de l’histoire, eux, vont s’éclaircir. Patience… 🙂

    Je crois entendre ma mère (elle me trouve trop maigre!) 😀 mais non, je me maintiens niveau poids, Ti Molokoy.
    Merci beaucoup!

    Youpi Edwige! Bienvenue ici et merci beaucoup beaucoup!

  12. J’aime l’histoire, maintenant j’attends davoir deux épisodes pour avoir plus à lire. Quant au sac, très original et ce beau wax est bien mis en valeur.

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