Les yeux et le sourire

LES YEUX ET LE SOURIRE
– Alix –

Debout devant la porte cochère, Alix examinait le ciel. Il fallait qu’elle se décide.
Braver la pluie et être trempée jusqu’aux os en moins de deux minutes ou attendre dans le hall que la pluie cesse. Elle avait bien pensé à prendre un taxi mais son hôtel était au bout au de la rue.

Elle envisagea de rentrer dans l’immeuble du bureau et de demander un parapluie, jeta un œil vers le bureau de Sylvia, la réceptionniste mais renonça également à cette idée. Elle ne voulait pas y retourner. Elle ne voulait pas croiser un de ses collègues et avoir à mentir ou à se justifier.

Elle aurait dû être transportée par sa journée de travail. Elle aurait dû être en train de boire un verre avec les autres, là-haut. Elle aurait dû être en train de rire et de régaler ses collègues d’anecdotes sur les Parisiens. Elle aurait dû être en train de fêter sa promotion à la tête du nouveau département de la conception, au bureau de Paris.

Mais elle n’avait pas envie de rester et de s’amuser. Elle avait envie de fuir.

Parce qu’il y avait eu tout le reste, qui avait gâché sa joie. Il y avait eu ses retrouvailles avec David.

Alix se décida sur une impulsion et s’élança sous la pluie, son tailleur anthracite à fines lignes grises se gorgeant d’eau en quelques minutes.

Elle fuyait le souvenir de la petite secousse qui lui avait traversé le cœur quand elle avait revu David, en arrivant au bureau le matin. Elle fuyait son indifférence, son vague salut distant avant d’entrer en réunion, son obstination à ne pas la regarder en face, même pendant que, debout à côté de l’écran, elle commentait les résultats de la toute nouvelle antenne parisienne. Elle fuyait la crispation furtive des mâchoires de son ex-amant lorsque le directeur technique avait annoncé qu’il allait désormais être détaché au bureau de Paris comme responsable du support technique.

Elle pensait en avoir fini avec David. Elle pensait que la tristesse, la douleur, l’amertume et la rancœur étaient maintenant derrière elle. Et elle s’en voulait, elle s’en voulait terriblement d’avoir été déçue, blessée, même, de sa froideur.

Alix avançait tête baissée vers le haut de la rue. Les grosses gouttes qui douchaient la ville l’aveuglaient. Elle s’essuya le visage, repoussa ses cheveux collés à son front et, serrant la sacoche contenant son ordinateur portable sous son bras, accéléra sa course.

Elle avait honte. Honte de ne pas avoir affiché la même distance que lui, honte d’avoir cherché à lui parler, honte d’avoir feint de ne pas remarquer sa gêne, de lui avoir souri, de l’avoir félicité pour le bébé. Elle avait honte et elle était furieuse de cette honte. A présent que les images repassaient dans son esprit, elle comprenait qu’au fond, elle se sentait humiliée.

Alix atteignit enfin son hôtel et se hâta vers la réception. Dans l’ascenseur qui la menait au deuxième étage, elle croisa ses bras devant sa poitrine, frissonnant de froid, les pieds engourdis par l’humidité qui s’était insinuée dans ses escarpins.

Elle entra dans sa chambre et se déshabilla aussitôt avant de se diriger vers la salle de bains. Elle prit une longue douche brûlante puis, enveloppée dans un moelleux peignoir blanc, elle prit le téléphone et commanda un thé et un encas au room-service.

Elle tenta de chasser David de son esprit en pensant à sa promotion. Directrice de la conception du bureau français.
A seulement 32 ans, elle allait diriger une équipe de 10 personnes! Et en plus, elle allait avoir sa propre secrétaire! C’était bien cela qu’on appelait la réussite, non?

Elle avait le sentiment de mériter ce qui lui arrivait. Elle avait énormément travaillé depuis qu’elle était à Paris. Elle avait prospecté, trouvé de nouveaux clients, proposé des solutions inédites. Elle avait même, à la demande du bureau bruxellois, visité et trouvé des locaux pour accueillir la branche parisienne de la boîte. Elle avait fait tout cela et son travail avait été reconnu, récompensé.

Elle avait été consultée sur la stratégie à mettre en place pour attirer de nouveaux clients. Elle avait participé aux discussions sur les profils à embaucher dans les prochains mois. Elle avait eu voix au chapitre sur tout sauf sur les détachements internes. Dont celui de David.

Mais comment allait-elle faire pour travailler avec lui à Paris, si elle était si facilement troublée ? Comment pouvait-elle se défendre ? Ne guérirait-elle donc jamais de leur histoire ?

Elle ne comprenait pas. Il y avait pourtant Alexandre. Elle n’avait aucun doute sur ses sentiments pour lui. Elle l’aimait. Elle était heureuse avec lui et voulait faire sa vie avec lui.

Qu’était David-le-nouveau-père-comblé, à côté d’Alexandre ? Franchement ?

Elle soupira et se leva pour ouvrir la porte au serveur qui posa un grand plateau sur la petite table dans un coin de la chambre.

Quand il fut parti, elle se versa une tasse de thé et savoura le breuvage brûlant qui lui coula dans la gorge.

Elle n’avait pas eu la force de rester au pot qu’avait organisé Rosalie pour David, pour la naissance de son fils. Elle avait assisté au défilé des collègues avec leurs cadeaux, peluches et autres. Elle avait accepté un verre et s’était efforcée d’afficher une mine réjouie, pendant quelques minutes. Et puis David s’était mis à raconter. L’accouchement d’Elise, la naissance d’Elias, sa vie qui avait changé, son bonheur.

Ca l’avait plombée. Elle avait posé son verre sur une table et s’était éclipsée discrètement.

Alix jeta un coup d’œil au réveil posé sur la table de nuit, avala sa tartine et s’habilla rapidement. Elle enfila un jean et un petit corsage à fleurs, cadeau d’Alexandre, dont elle aimait tant les boutons rouges, elle ne voulait pas rater son train. Elle voulait quitter Bruxelles, retrouver Alexandre et oublier le cortège de questions qui l’assaillaient à présent.

Pourquoi David ne l’avait-il pas choisie ? Pourquoi n’avait-il pas quitté Elise ? Avant qu’elle tombe enceinte, pourquoi ne l’avait-il pas quittée pour elle, Alix ? Elle n’était donc que le genre de femme avec qui on couche, pas le genre qu’on épouse ou à qui on fait un enfant, c’était ça ?

Soudain, elle comprit qu’elle l’enviait. Elle l’enviait d’avoir un bébé, d’être marié, d’avoir une famille, un horizon. Elle avait la sensation d’avoir été laissée derrière, d’évoluer encore dans une dimension périmée, vide alors que lui était entré dans la vie, la vraie.

Elle voulait une famille, elle aussi. Avec Alexandre. Elle voulait faire un bébé avec Alexandre.

Alix s’arrêta sur le pas de la porte, son grand sac de voyage en bandoulière, sa sacoche et son sac à la main. C’était la première fois qu’elle se formulait clairement son désir d’enfant. Il était là, présent et elle le reconnaissait enfin.

Elle referma doucement la porte et quitta l’hôtel. La pluie avait cessé mais elle choisit de rallier la Gare du Midi en taxi.

Elle rêvassa pendant tout le trajet en Thalys. Elle s’imaginait avec Alexandre, en train de pouponner un petit garçon qui aurait les yeux d’Alexandre et son sourire à elle.

En arrivant à Paris, elle sentit son portable vibrer dans sa poche. Enfin, Alexandre lui répondait. Elle lui avait demandé si ça allait, le matin, par SMS mais il n’avait pas répondu.

Elle fronça les sourcils en lisant le message.

« Dommage que tu ne sois pas restée à la fête. See you in Paris. David ».

Elle pinça les lèvres, sentant la colère monter à nouveau. Non mais c’était quoi ce message ? Il se la jouait gentil après avoir été si froid toute la journée ? Il se prenait pour qui, ce crétin ? Elle effaça rageusement le SMS et balança son portable sur la tablette ouverte devant elle.

Elle n’en avait rien à faire de ce type. Rien du tout.

See you in Paris…. Pfff… N’importe quoi!

Elle rentra chez elle en bus. Voir Paris au crépuscule la calma et elle se détendit enfin.

Alexandre était à la maison. Il avait les traits tirés mais le sourire qu’il lui fit, lorsqu’elle ouvrit la porte, rassura Alix sur son moral.

Son père aurait besoin d’une opération, bientôt, mais il était sorti de la zone rouge, pour l’instant.

Alix lui relata les grandes lignes de sa réunion du matin et Alexandre la félicita pour sa promotion.

– Ca tombe bien, j’ai fait un vrai repas de fête, ce soir : tagine de pâtes aux fruits secs. Tu vas adorer !

Elle se mit à rire et le serra dans ses bras.

Et tandis qu’il se dirigeait vers la cuisine, elle pensa à nouveau à ce bébé qui aurait les yeux d’Alexandre et son sourire à elle.


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