Petit tissu deviendra peut-être grand sourire

Il n’y avait pas de boutique de prêt-à-porter au village.

Le premier magasin de vêtements était en ville, à 50 km. Alors quand on voulait un habit neuf, eh bien il fallait le coudre. Et donc, il fallait aller acheter du tissu chez Monsieur Lampin, le seul marchand de tissus du village. Et ça, c’était toujours toute une histoire.

Il faut dire qu’il avait son petit caractère, Monsieur Lampin. Oh ça ! Il ne rigolait pas avec les tissus. Quand on entrait chez lui, il ne fallait pas demander une étoffe de but en blanc comme on choisirait une baguette à la boulangerie, hein ? Ouh là là, non ! Ça ne marchait pas comme ça, chez lui.

Monsieur Lampin, il fallait commencer par lui expliquer ce qu’on comptait faire et dans quelle matière on avait pensé le faire puis il fallait se taire et attendre sa réponse.

Il écoutait attentivement, la bouche serrée, les sourcils froncés et l’air concentré puis il réfléchissait longuement sans quitter sa cliente des yeux.

Il fallait être patient à ce moment là. Il ne fallait surtout pas le bousculer quand il réfléchissait, Monsieur Lampin. Ça le mettait de mauvaise humeur et ensuite il refusait de vendre quoi que ce soit à qui que ce soit pour la journée entière. Alors pas question d’interrompre le silence.

Au bout d’un moment, Monsieur Lampin rendait son verdict.

Soit il était d’accord (« une jupe en vichy rose, c’est une bonne idée, Madame Delobien. Ca vous redonnera un petit air juvénile qui fera peut-être revenir votre mari »). Soit il n’était
pas d’accord (« comment ça, du lin gris ? D’où vous vient cette idée farfelue, Perrine ? Qui vous a dit qu’on portait du lin gris à 20 ans à peine ? Tss, tss tss… Hérésie totale, ma petite ! Vous allez me faire le plaisir de prendre du liberty, ça soulignera le rose de vos joues et en plus, j’en ai qui irait très bien avec la couleur de vos cheveux. Le jeune homme à qui je devine que vous voulez plaire vous trouvera très élégante, ne vous en faites pas »).

Quand il n’était pas d’accord, il valait mieux accepter son choix. Parce que Monsieur Lampin, avec son caractère de sanglier chatouilleux, il pouvait rester fâché très longtemps quand on le contredisait. Et dans ces cas-là, il fallait s’excuser platement et ensuite attendre qu’il se défroisse et accepte qu’on revienne chez lui.

Mais la vérité c’est que, sous ses dehors de vieux despote revêche, il avait un cœur énorme, Monsieur Lampin. Souvent, il donnait un coupon de tissu à une cliente et faisait mine de se fâcher quand elle voulait le payer. Il en avait donné un à Madame Tantïa, une fois. Du jersey framboise. Il l’avait observée très longuement et avait fini par lui dire « Vous me traînez cette petite mine depuis trop longtemps, Madame Tantïa. Ca m’embête, vous savez ? Tenez, faites-vous donc faire une robe dans ce tissu, ça vous remettra peut-être un peu de sourire dans les yeux».

Ce qu’il y avait de remarquable chez Monsieur Lampin, c’est qu’il ne se trompait jamais. Les tissus qu’il imposait avaient toujours l’effet qu’il avait prévu. Monsieur Delobien avait quitté sa maîtresse et Perrine était fiancée au jeune homme.

Alors peut-être bien que les yeux de Madame Tantïa brilleraient à nouveau grâce à sa robe ?







Ruban et fil verts (Toto Tissus). Patron maison. Tissu offert à ma tante par un marchand de tissu au marché.

Du fait de son aspect froissé que je ne savais pas trop comment gérer, j’en ai bavé à la coupe du tissu. Puis j’en ai bavé à la confection des ourlets. En fabriquant cette robe, j’ai appris
tout l’intérêt de dessiner d’abord son patron sur papier (et non directement sur le tissu), même pour couper un rectangle.


J’ai aussi appris à faire des fronces et ma passion pour les smocks (quelque peu tarie mais pas totalement morte) a cédé la place à une nouvelle marotte : le point de surfil. Avant, soit je faisais des coutures anglaises (quand j’avais la forme), soit je donnais un coup de ciseaux à cranter (quand j’avais la flemme). Maintenant, c’est surfil forever.

Je suis allée porter la robe à ma tantie A. Et elle a souri. La robe lui allait pile poil (à la limite du miracle vu que j’avais mal pris ses mesures) et elle était contente.


Bon,évidemment, là, ce n’est pas facile de voir qu’elle sourit, je vous le concède. Il va falloir me faire confiance sur ce coup-là…

2 thoughts on “Petit tissu deviendra peut-être grand sourire

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